Page:Revue philosophique de la France et de l'étranger, XXX.djvu/466

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pour cela ses similaires, il saute aux yeux que cette étude ne sera pas à recommencer sur ces derniers, du moins pour ce qui est de cette partie commune de leur nature, mais toutefois à une condition : c’est que, au moyen de quelque signe apparent, de quelque indice facile à saisir, il nous sera donné de pouvoir distinguer e facie libri ces objets de même nature. Or une telle condition est une loi universelle des choses ; c’est ainsi que, jusque sous les vêtements qui dissimulent les formes extérieures du corps humain, et purement d’après quelques traits du visage, nous pouvons affirmer : voilà un homme, voici une femme ; c’est-à-dire affirmer la présence cachée de tout un ensemble précis de particularités physiques et morales chez des individus que nous voyons pour la première fois, ou plutôt que nous ne voyons pas même pour ainsi dire, et cela sans les soumettre à aucun examen actuel, sans même les déshabiller, et à plus forte raison sans les disséquer.

Toutefois, cet instinct de l’abstraction, qui nous est inné, ne produit spontanément aucune création scientifique, c’est-à-dire aucun corps de connaissances précises et sûres, solidement reliées les unes aux autres par l’attache du raisonnement ; il ne fait naître que des notions empiriques, plus ou moins vagues, plus ou moins mêlées d’erreur, et dont la réunion n’est point un ensemble ordonné, mais un ramassis incohérent. Ces fruits spontanés de l’esprit d’abstraction sont comparables à ceux des arbres fruitiers de nos bois, qui sont misérablement chétifs, âpres, et presque de nulle valeur ; pour obtenir le développement superbe, la saveur exquise, le parfum délicieux et enfin toutes les riches qualités dont le germe est en eux, les soins savants d’une culture philosophique leur sont indispensables. Il sert de peu, en effet, de généraliser si on ne généralise pas à bon escient ; il sert de peu que l’intelligence conçoive ces types abstraits des choses qui doivent être formés de ce qui est commun à ces choses, si ce qu’elle y met n’existe pas véritablement en celles-ci ; si ces concepts de généralisation, fussent-ils exacts individuellement, restent comme autant de chaînons épars, au lieu de former une chaîne, une série continue dont chaque terme est un passage qui nous conduit sûrement et aisément à chacun des autres, et qui nous donne le gros de la définition, c’est-à-dire de la connaissance, de tous ceux qui lui sont subordonnés. Répétons-le, la création de cet organisme parfait de la science abstraite, c’est un produit que le sol intellectuel ne donne pas de lui-même, c’est-à-dire tant qu’il est à l’état de sauvage inculture ; il est le prix d’une observation patiente et rigoureuse des faits, conduite et couronnée par la spéculation logique.