Page:Richardson - Clarisse Harlove, II.djvu/254

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mais je souhaiterais que ma femme fût informée à peu près du tems. Les femmes, vous ne l’ignorez pas, Madame Moore, aiment à sçavoir sur quoi elles peuvent compter. Madame Moore, a dit alors ma charmante (et jamais le son de sa voix ne m’a paru plus harmonieux ; jamais il n’a causé une plus douce émotion dans mes veines), vous pouvez répondre à monsieur que je ne serai ici que deux ou trois jours, pour attendre une réponse qui ne sçaurait tarder plus long-temps ; et plutôt que d’être incommode à personne, je prendrai volontiers toute autre chambre que vous me donnerez au second. Non assurément, non, mademoiselle, me suis-je écrié. Vous êtes trop obligeante. Quelqu’affection que j’aie pour ma femme, je la mettrais plutôt dans un grenier, que d’exposer à la moindre incommodité une personne aussi respectable que vous le paroissez. Comme la porte ne s’ouvrait point encore, j’ai continué. Mais puisque vous poussez la bonté si loin, si vous permettiez, mademoiselle, que, de la place ou je suis, je jetasse un coup d’œil sur le cabinet, je pourrais dire à ma femme, s’il est assez grand pour contenir quelques meubles précieux, qu’elle est bien aise d’avoir par-tout avec elle. Enfin, la porte s’est ouverte. Ma charmante m’a comme inondé d’un déluge de lumière. Un aveugle ne serait pas plus vivement frappé de l’éclat du soleil, s’il recouvrait la vue en plein midi. Sur mon ame, je n’ai jamais rien senti qui ait approché de cette situation. Que j’ai eu de peine à me vaincre, pour ne pas me démasquer à l’instant ! Mais, hésitant, et dans le plus grand désordre, j’ai avancé la tête dans le cabinet ; j’y ai promené mes yeux. L’espace, ai-je dit, me paraît suffire pour les bijoux de ma femme. Ils sont d’un grand prix : mais, le ciel me confonde ! (je n’ai pu m’empêcher, Belford, de jurer comme un sot : maudite habitude !) il n’y entrera jamais rien de si précieux que ce que j’y vois. Ma charmante a tressailli. Elle m’a regardé avec terreur. La vérité du compliment, autant que j’en puis juger, avait banni la dissimulation de mon accent. J’ai vu qu’il m’était également impossible et de me déguiser plus long-temps à ses yeux, et de résister à mes propres transports. Ainsi, me découvrant la tête, et jetant ma redingote, j’ai paru, comme le diable de Milton, sous ma forme angélique, quoique la comparaison puisse te sembler assez bizarre. C’est ici, Belford, que les expressions et les figures me manquent pour illustrer cette étrange scène, et l’effet qu’elle produisit sur ma charmante et sur la Dame Moore. Je me réduis, par impuissance, à la simple description du fait. La belle Clarisse ne m’a pas plutôt reconnu, qu’elle a poussé un cri violent ; et plus vîte que je n’ai pu la soutenir dans mes bras, elle est tombée sans connaissance à mes pieds. J’ai maudit l’indiscrétion qui m’avait porté à me découvrir si brusquement. Madame Moore, comme hors d’elle-même à la vue du changement qui s’était fait dans mon habillement, dans ma figure et ma voix, s’est mise à crier une douzaine de fois tour-à-tour : au meurtre ! Au secours ! Au meurtre ! Au secours ! Ce bruit a jeté l’alarme dans la maison. Deux servantes sont montées, et mon laquais après elles. J’ai demandé de l’eau