Page:Richardson - Clarisse Harlove, II.djvu/399

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qui trouve son avantage à tenir la brèche ouverte ? C’est sur cette passion de vous réconcilier, que le plus vil des hommes a fondé toutes ses ruses : il a fait servir à ses vues un empressement que vous avez porté plus loin que vos espérances. Rien de plus louable assurément que votre intention ; mais il fallait que le ciel vous eût donné pour parens des chrétiens, ou du moins des payens qui eussent des entrailles. Je charge de cette courte lettre le même jeune homme que je vous ai envoyé chez Madame Moore. Dans sa simplicité, il ne manque pas d’intelligence, et sa première aventure est une leçon qui le rendra plus propre à nous servir. Permettez, je vous prie, qu’il vous voie, pour le mettre en état de me rendre compte de votre situation et de votre santé. M Hickman se serait déja procuré l’honneur de vous voir, si je n’appréhendais que ses mouvemens ne fussent observés par votre abominable monstre. Je ne vous cacherai pas que je fais observer moi-même toutes les démarches de ce perfide. Ses complots de vengeance m’alarment si vivement depuis que je suis informée du sort de mes deux lettres, qu’il fait le sujet de mes craintes jusques dans mes songes. Ma mère s’est laissée vaincre par mes instances : elle vient de m’accorder la permission de vous écrire et recevoir de vos lettres ; mais elle y met deux conditions : l’une, que vous m’écrirez sous l’enveloppe de M Hickman, dans la vue apparemment de lui attirer de moi plus de considération ; l’autre, qu’elle verra toutes nos lettres. " lorsque les filles, a-t-elle dit à quelqu’un qui me l’a redit, sont obstinées sur un point, la prudence oblige une mère d’entrer dans leurs idées, s’il est possible, plutôt que de les combattre, parce qu’elle conservera du moins l’espérance de tenir toujours les rênes. " apprenez-moi chez quelles gens vous êtes logée. Vous enverrai-je Madame Towsend pour vous procurer une autre retraite, ou plus sûre, ou plus commode ? Adieu, mon admirable amie, ma chère et mon excellente Clarisse.



Miss Clarisse Harlove, à Miss Howe.

jeudi, 13 de juillet. Quel regret n’ai-je pas, ma chère Miss Howe, d’être la malheureuse occasion de vos craintes ? Quelle étendue, quelle contagion dans mes fautes ! Mais si j’apprends que ce méchant homme entreprenne jamais quelque chose contre vous ou contre M Hickman, je vous assure que je consentirai à le poursuivre en justice, quand je devrais mourir à la vue du tribunal. Je reconnais sur ce point toute la justice des raisons de votre mère ; mais elle me permettra de répondre que mon histoire a des circonstances qui m’obligent de penser autrement. Je vous ai promis d’entrer quelque jour dans l’explication de mes véritables idées. Pour cette fois, votre messager peut vous assurer qu’il m’a vue. Je lui ai parlé de l’imposture par laquelle il s’est laissé tromper à Hamstead ; et je suis fâchée de pouvoir dire, avec raison, que s’il n’avait pas été si simple, et tout-à-la-fois si rempli de lui-même, il n’aurait pas donné si grossièrement dans le piège. Madame Bévis peut alléguer la même excuse en sa faveur ; c’est une femme de bon naturel, mais inconsidérée, qui n’étant point accoutumée au commerce de ces lâches trompeurs, a laissé prendre avantage de son caractère simple et crédule. Il me semble que je ne puis être moins connue que dans la retraite où je suis ; je m’y crois en sûreté. S’il reste quelque danger, c’est le matin, lorsque je vais à l’église ou que j’en reviens. Mais je fais ce petit voyage de très-bonne heure, et vraisemblablement ce n’est point à l’église que je rencontrerai les misérables dont j’ai eu le bonheur de me délivrer. D’ailleurs, je me place dans le banc le plus obscur, soigneusement enveloppée dans ma mante , et le visage à demi couvert. La parure, ma chère, ne s’attire pas beaucoup mes soins : toute mon attention se borne à la propreté. L’homme chez qui je suis logée se nomme Smith ; c’est un marchand gantier qui vend aussi des bas, des rubans, du tabac d’Espagne, et d’autres marchandises. Sa femme, qui garde ordinairement la boutique, est d’un caractère vertueux et prudent : ils vivent entr’eux dans une parfaite intelligence ; ce qui prouve, dans mes idées, qu’ils ont tous deux le cœur droit ; car lorsqu’un mari et sa femme vivent mal ensemble, c’est une preuve que, soit dans le fond du caractère ou dans les mœurs, ils se connaissent mutuellement quelque défaut essentiel qui ne donnerait pas pour eux aux étrangers plus de goût qu’ils n’en ont l’un pour l’autre, s’il était aussi bien connu du public. Deux chambres au premier étage, meublées