Page:Ringuet - L’héritage, 1946.djvu/133

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

133
le sacrilège

n’est-ce pas ? Vous ne pourriez pas, sans que je le sache… être lépreux ? Non ?

Il éclata, d’un rire si franc que l’atmosphère en fut purifiée.

— N’ayez pas peur. Je me suis fait examiner. Pas tant à cause du tiki que… Dans ces sacrés pays, il faut toujours être prudent. Rien, pas le moindre signe.

— Ce serait quoi, les signes ?

— Des taches, par exemple, des taches pâles sur la peau. Très particulières, les taches, et bien visibles. Mais regardez.

Il tira sa culotte courte et étendit sa longue jambe pour montrer un épiderme brûlé par le soleil mais sain comme une peau de fruit. Le mouvement avait éveillé Itiarii qui, se soulevant, s’étira comme une chatte, en bâillant de toutes ses perles.

— Vous voyez : net comme l’œil ! Et Itiarii peut vous dire que le reste est ainsi. Il pourrait y avoir autre chose encore. Des zones d’anesthésie : la peau perd par places toute sensibilité. Par exemple, si je prenais mon cigare allumé et me l’appliquais sur la peau du bras, cela me brûlerait. Un lépreux, lui, pourrait se le passer à travers le cuir sans rien ressentir, mais là, rien.

Ce disant il avait machinalement pris son cigare et l’avait approché de son avant-bras.

Lémann souriait en regardant son auditeur. Et voilà que tout à coup se répandit dans la pièce une odeur effroyable ; une odeur écœurante de chair brûlée, tandis que dans le silence on entendit un bruit ténu, bizarre : le grésillement de la graisse humaine brûlant sous le feu.

Lémann n’avait pas enlevé le cigare qui se collait à sa peau. Il l’appuyait au contraire, profondément. Il s’était levé tout droit, les lèvres atrocement blanches,