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le bonheur

La vie de l’homme était centrée sur la filature où dix heures par jour il surveillait le ballet étourdissant des bobines. Il rentrait le soir, les oreilles pleines de leur bourdon monotone et réintégrait son galetas. Il soupait, puis s’installait à son journal, au bruit des portes claquées par les filles partant à l’aventure. Puis il se couchait enfin, lourdement, jusqu’à l’heure matinale du départ pour l’usine.

Et pourtant, il ne se sentait point trop malheureux. Rien n’existait au monde pour lui que la machine vertigineuse et le refuge de sa cuisine où la soirée s’écoulait dans un calme relatif. Il y avait un bon moment : l’heure de flânerie de midi, avec les camarades, la gamelle sur les genoux, à se raconter des histoires et à lancer des pointes aux fileuses qui savaient répondre. Il y avait surtout un grand moment, celui de la paye, le vendredi. Mais qui ne durait guère. Tant que l’enveloppe était dans sa poche, il se sentait riche ; il n’était pas à la maison depuis dix minutes que les quelques billets fondaient, passaient dans les mains de la ménagère pour s’engloutir dans le tiroir-caisse de l’épicier.

Sa sortie de l’usine correspondait chaque soir avec le départ du patron. Au moment où il passait la porte ouvrière, son œil était attiré par la voiture qui attendait avec, à l’avant, le chauffeur muet et méprisant. Il ralentissait le pas, s’attardait un peu, la gamelle vide à bout de bras. Car cela, pour lui, symbolisait toute richesse et résumait toute joie de vivre ; il lorgnait obliquement les glaces, le vernis poli comme un miroir, le capot allongé en museau de lévrier, les chromes lumineux. Ce moment était de la journée le seul peut-être où il pensât, et où surtout il fût conscient de son sort et de la différence entre ce sort et celui de certains autres. Il pensait, à ce moment.