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le bonheur

Le mal étant récent, il y avait quelque espoir de guérison. Le médecin-chef de l’institution s’y intéressa d’autant plus qu’il expérimentait, dans le traitement des cas de ce genre, un médicament nouveau qui semblait justifier les plus belles espérances.

Le pauvre malade faisait pitié. Il passait ses journées dans la salle commune, parmi les fous inoffensifs, à supputer le chiffre de sa fortune sur des bouts de papier quand il en pouvait trouver, le reste du temps sur ses doigts. Les millions s’additionnaient aux millions. Et quand l’un de ses compagnons s’approchait de lui, il déchirait un bout de son feuillet et signait d’une écriture informe, mais sans hésitation, un chèque somptueux que le bénéficiaire contemplait longue­ment d’un air grave puis avalait avec des grognements de plaisir.

Le milliardaire jouissait intensément de sa vie nouvelle. Sa démarche était glorieuse et condescendante. Il respirait une immense et maladive volupté. Rien de ce qui le touchait ne gardait ses proportions humaines. Chaque repas lui était un festin ; chaque visite des internes, une espèce d’ambassade.

Deux fois la semaine, on le venait chercher — en grand équipage — pour le conduire à la clinique recevoir son traitement. Il se faisait aimable pour tous et tendait un bras magnanime à la seringue de la piqueuse qui était là pour le servir. Médecins et infirmières étaient respectueusement rangés à distance. De chaque côté, deux acolytes : l’un lui tenait le bras, l’autre offrait l’ouate. Le rite accompli, il disait merci en souriant afin de montrer que sa richesse ne l’avait point rendu moins affable. On le reconduisait alors, lui devant, son personnel derrière, jusqu’à la salle au seuil de laquelle il renvoyait toute cette valetaille du