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le bonheur

geste familier mais catégorique qu’il avait tant de fois vu faire par son patron au chauffeur.

Une passion généreuse lui était venue et qu’enfin il pouvait satisfaire, que chaque générosité nouvelle excitait encore, comme en l’affamé chaque bouchée ouvre plus immense le gouffre de la faim. Lui qui de sa vie n’avait jamais rien reçu qui n’eut été cent fois gagné et qui surtout jamais n’avait pu donner, il se livrait à une orgie de largesses.

Bien entendu, il avait commencé par distribuer des automobiles. Des Packard et des Lincoln-Zéphyr et des Mercédès et des Isotta-Fraschini. Une à chacun de ses compagnons de travail et deux à chacun de ses enfants. À sa femme un « autobus-Pullman en platine » ; et pour qu’elle pût lui faire honneur, il faisait verser chaque semaine une pension d’un million. Considérant tous les heureux qu’il faisait ainsi, il se rappelait une phrase d’épitaphe qu’il avait lue autre­fois et qu’il s’appliquait ; plus tard on dirait de lui aussi : « Il est passé en faisant le bien ! »

En attendant que fut redécorée la NORMANDIE qu’il avait nolisée pour un voyage autour du monde, il consentait à séjourner dans ce lieu hermétique parmi tous ces malheureux fous dont sa munificence adoucissait le sort.

La religieuse au début lui avait inspiré de la méfiance : tant de patiente douceur lui paraissait de l’astuce. Il craignit un temps qu’elle ne voulût mettre la main sur quelque chose de sa fortune, peut-être sur ses mines de diamant qu’il surveillait de la fenêtre, grillée contre les voleurs. Puis il se rendit compte que le vol de quelques milliards ne pouvait même écorner ses immenses ressources ; et sans rien dire, fermant des yeux tolérants, il lui abandonna ce qu’elle en pourrait