Page:Ringuet - L’héritage, 1946.djvu/146

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

146
le bonheur

une soif ardente de s’enivrer. Mais il manquait, pour qu’elles fussent apaisantes, qu’il eût d’elles le sentiment de leur réalité. Elles passaient rapidement sans donner de saveur, pour ne lui laisser la bouche que plus amère.

Il avait désormais une conscience plus nette de sa misère. Depuis qu’il pouvait trouver des objets de comparaison dans son propre passé, aucune ne lui échappait plus des facettes de son infortune. Hélas ! il vivait désormais non plus dans l’illusion, mais dans le regret. Le coin de ses lèvres tombait douloureusement.

Un matin, le médecin-chef passa dans sa voiture tandis que l’ouvrier se rendait à son travail. Ils se reconnurent et se saluèrent. L’ouvrier fut pénétré de respect à l’endroit de cet homme puissant qui tenait entre ses mains soignées le bonheur, la santé, la vie de tant de gens. Mais ce visage lui rappela en même temps ses vacances dans les oasis merveilleuses de l’illusion. C’était cet homme qui de nouveau l’avait livré aux bêtes !

Le savant publia, sur la cure de certaines maladies mentales par les sels d’iridium, un travail qui fit grand bruit. Sur quarante-cinq cas traités, vingt-huit étaient sortis parfaitement guéris ; la moitié du reste avaient été améliorés et avaient repris la vie normale, le travail. Son portrait fut dans tous les journaux et il fut élu professeur à la Faculté.

Lentement, l’ancien malade songea qu’il était un de ces vingt-huit. Il songea aussi qu’ils étaient vingt-sept autres qui en ce moment, comme lui, se faisaient ronger le foie par cette chienne de vie. Le journal annonçait que les traitements, grâce à une subvention de l’État, allait être faits en grande série. Autant