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sept jours

en courant, d’une main tenant son chapeau, de l’autre des papiers. Comme tous les lundis matins, il s’en va à Montréal, « pour ses affaires ». Un grondement et l’autobus a disparu.

La boulangère se penche sur la bordure de lobélies qui court le long du mur, en une longue traînée bleue comme un morceau de ciel fleuri.

Le souffle du vent froisse les premières feuilles du lilas où commencent à chatoyer les grappes violettes. Et ce souffle apporte une autre odeur du village qui n’en a que deux, toutes deux saines et appétissantes : celle du pain et celle du bois. De la boutique de François Perreault arrive la senteur crue du bois frais : Arthur Perreault, « manufacturier de portes et châssis », dit l’affiche. La manufacture, c’est François Perreault et ses deux ouvriers. Et il y a aussi l’odeur de la boulangerie dont la boulangère vient de disparaître avalée par la salle basse, d’une bouchée, comme un morceau de pain doux. Une bonne bouchée. Mais il n’y a pas d’amateur.

La voilà qui sort, cette fois pour de bon. D’un pas allégé par ses souliers de sport, elle s’en va vers le bureau de poste voisin. Tout est voisin au village, un village de soixante-quinze feux à peine, mais de cent hortensias au moins. C’est la seule rivalité entre les villageois, les hortensias bleus. Il y en a partout, dans tous les parterres, et l’on se passe les boutures de maison à maison quand l’hiver a été meurtrier.

Le père Saint-Jean ouvre son étal de boucher devant lequel il n’y a qu’un seul hortensia ; car c’est un homme pratique, le père Saint-Jean. Il connaît mieux la viande que les fleurs et si sa femme ne venait de temps à autre soigner l’hortensia… Il est sur le pas de sa porte, comme toujours à cette heure-ci, son vieux canotier sur la nuque. Au-dessus de sa tête, les guir-