Page:Rodenbach - L’Élite, 1899.djvu/252

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M. CARRIÈRE




M. Carrière a une conception d’art très spéciale et très grandiose. Seule, la signification des êtres et des choses l’intéressant, il inventa et réalisa une peinture où tout l’accessoire, ce qui est contingent, temporel, ce qui est de race, d’époque et de caste, se trouve volontairement négligé, dédaigné, pour n’aboutir qu’à l’essentiel et dégager, des formes variables, ce que la vie et la nature ont d’absolu. On devine d’emblée la majesté sévère d’une œuvre selon une telle esthétique. Déjà Corot avait dit : « La lune anoblit tout, parce qu’elle efface les détails et ne laisse plus subsister que les ensembles. » M. Carrière, qui efface aussi les détails, réalise le même anoblissement. Ses toiles en prennent également un air lunaire. Il y flotte une fumée argentine, une brume de rêve, la cendre grise envolée du sablier des Heures. Il fait soir dans ses tableaux, commencement de soir, crépuscule intermédiaire. Or tout se simplifie, là où règne le soir. Et voici, en effet, sur les fonds de crêpe, des figures émergeant…