Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/602

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duire ou de laisser en partie aux domestiques. Voici comme mon temps s’emploie. En sortant de mon lit, je m’occupe de mon enfant et de mon mari ; je fais lire l’un, je donne à déjeuner à tous deux, puis je les laisse ensemble au cabinet, ou seulement la petite avec la bonne quand te papa est absent, et je vais examiner les affaires de ménage, de la cave au grenier ; les fruits, le vin, le linge et autres détails fournissent chaque jour à quelque sollicitude ; s’il me reste du temps avant le dîner (et notez qu’on dîne à midi, et qu’il faut être alors un peu débarbouillée, parce qu’on est exposé à avoir du monde que la maman aime à inviter), je le passe au cabinet, aux travaux que j’ai toujours partagés avec mon bon ami. Après dîner, nous, demeurons quelque temps tous ensemble, et moi assez constamment avec ma belle-mère, jusqu’à ce quelle ait compganie ; je travaille de l’aiguille durant cet intervalle. Dès que je suit libre, je remonte au cabinet commencer ou continuer d’écrire ; mais, quand le soir arrive, le bon frère nous rejoint ; on lit des journaux ou quelque chose de meilleur ; il vient parfois quelques hommes ; si ce n’est pas moi qui fasse la lecture, je couds modestement en l’écoutant, et j’ai soin que l’enfant ne l’interrompe pas ; car il ne nous quitte jamais, si ce n’est lors de quelque repas de cérémonie ; comme je ne veux point qu’il embarrasse personne, ni qu’il occupe de lui, il demeure à son appartement où il va promener avec sa bonne, et ne paraît qu’à la fin du dessert. Je ne fais de visites que celles d’une absolue nécessité ; je sors quelquefois, mais ç’a été rare jusqu’à présent, pour me promener un peu l’après-dîner avec mon ami et Eudora. À ces nuances près, chaque jour voit répéter la même marche, parcourir le même cercle. L’anglais, l’italien, la ravissante musique, tout cela demeure loin derrière ; ce sont des goûts, des connaissances qui demeurent sous la cendre, oh je les retrouverai pour les insinuer à mon Eudora, à mesure qu’elle se développera. L’ordre et la paix dans tout ce qui m’environne, dans les objets qui me sont confiés, parmi les personnes à qui je tiens ; les intérêts de mon enfant toujours envisagés dans mes différentes sollicitudes, voilà mes affaires et mes plaisirs. Ce genre de vie serait très austère, si mon mari n’était pas un homme de beaucoup de mérite que j’aime infiniment ; mais, avec cette donnée, c’est une vie délicieuse dont la tendre amitié, la douce confiance marquent tous les instants, où elles tiennent compte de tout, et donnent à tout un prix bien grand. C’est la vie la plus favorable à la pratique de la vertu, au soutien de tous les penchants, de tous les goûts qui assurent le bonheur social et le bonheur individuel dans cet état de société ; je sens ce qu’elle vaut, je m’applaudis d’en