Page:Roland Manon - Lettres (1780-1793).djvu/1592

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§ 7.

Durant ces mois d’avril et de mai, tandis que Buzot livrait, avec un courage sans espoir, ses derniers combats à l’Assemblée, et que Roland s’acharnait à demander à la Convention l’apurement de ses comptes, la vie devait être morne dans cet intérieur d’où avaient disparu (l’estime seule survivant) toute l’intimité, toute la confiance de treize années. Dans cette détresse morale, Roland et sa femme ne songeaient plus qu’à aller chercher au Clos la paix et l’oubli. Le 29 avril, Roland, sollicitant pour la sixième fois l’apurement de ses comptes, écrit au Président de la Convention (Mém., II, 405) : « Je supplie la Convention de me permettre, en attendant, d’aller respirer un air propre à me rétablir, et dans un lieu où je puisse vaquer à mes propres affaires, après m’être autant occupé des affaires publique… ». La lettre fut renvoyée, le 3 mai, au Comité de l’examen des comptes. Une septième, une huitième lettre restèrent également sans résultat. Alors Madame Roland se décida à partir seule, avec sa fille. Le passage des Mimoires où elle parle de ce projet (I, 6-7) est très significatif : « Je me préparais [à la fin de mai 1793] à faire viser à la municipalité des passeports au moyen desquels je devais me rendre avec ma fille à la campagne, où m’appelaient nos affaires domestiques, ma santé, et beaucoup de bonnes raisons. Je calculais, entre autres, combien il serait plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis, s’ils en venaient aux derniers excès, qu’il ne le serait à sa petite famille réunie, etc… ». Et ici, elle ajoute en note : » Ce n’était pas ma plus forte raison ; car, ennuyée du train des choses, je ne craignais rien pour moi… Mais une autre raison, que j’écrirai peut-êre un jour et qui est toute personnelle[1], me décidait au départ… ».

Bosc, en 1795, avait imprimé sans commentaires ce passage et cette note révélatrice. Champagneux, en 1800, ne pouvant supprimer la note, crut devoir l’expliquer, en termes qui ne pouvaient qu’éveiller un peu plus la curiosité des lecteurs : « Je connais le motif dont veut parler la Ce Roland. Elle me l’avait confié ; mais le temps de le publier n’est pas encore venu. La malveillance s’en emparerait : ce siècle est trop corrompu pour croire aux efforts de vertu dont la Ce Roland donna alors des preuves, d’autant plus faites pour être admirées qu’elles n’eurent aucune publicité et qu’elles se concentrèrent absolument dans l’intérieur de sa maison ».

Tout est bien clair aujourd’hui. Madame Roland voulait fuir celui qu’elle aimait.

Les passeports venaient de lui être délivrés par sa section et elle devait aller, le 31 mai, les faire viser à la municipalité, quand l’insurrection éclata. Le soir de ce jour-là, Roland, poursuivi par un mandat d’arrêt de la Commune insurrectionnelle, parvenait à s’échapper ; le lendemain matin, Madame Roland était écrouée à l’Abbaye. Quant à Buzot, décrété d’arrestation le 2 juin, il s’évada de Paris ce jour-là même pour se rendre à Évreux. Ils ne devaient plus se revoir.

  1. Ceci est écrit en juin ; Madame Roland n’est pas encore décidée à tout dire. En octobre, son parti est pris : Elle écrira ses « Confessions », sans y « rien celer » ; elle dira « tout, tout, absolument tout ». (Lettre 550.) Mais elle n’eut pas le temps.