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AU-DESSUS DE LA MÊLÉE

beaucoup à faire d’organiser votre monde intérieur. Tâchez, s’il est possible, d’oublier un instant vos idées et voyez-vous vous-mêmes. Et surtout, voyez-nous ! Champions de la Kultur et de la civilisation, de la race germanique et de la latinité, ennemis, amis, regardons-nous dans les yeux… Mon frère, n’y vois-tu pas un cœur semblable au tien, et les mêmes souffrances et les mêmes espérances, et le même égoïsme et le même héroïsme, et ce pouvoir de rêve qui refait constamment sa toile d’araignée ? Vois-tu pas que tu es moi ? disait le vieil Hugo à un de ses ennemis…

Le vrai intellectuel, le vrai intelligent, est celui qui ne fait pas de soi et de son idéal, le centre de l’univers, mais qui, regardant autour, voit, comme dans le ciel le flot de la Voie Lactée, les milliers de petites flammes qui coulent avec la sienne, et qui ne cherche ni à les absorber, ni à leur imposer sa route, mais à se pénétrer religieusement de leur nécessité à toutes et de la source commune du feu qui les alimente. L’intelligence de la pensée n’est rien sans celle du cœur. Et elle n’est rien non plus sans le bon sens et l’esprit, — le bon sens, qui montre à chaque peuple, à chaque être son rang dans l’univers, — l’esprit, qui est le juge de la raison hallucinée, le soldat qui, derrière son char au Capitole, rappelle à César triomphant qu’il est chauve.


Journal de Genève, 4 décembre 1914.