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DE P. DE RONSARD.

Pour ce qu’elle voit bien que d’elle suis espris,
Et que je l’aime trop : avant que je l’aimasse,
Elle n’aimoit que moi : mais or que j’ai empris
De l’aimer, el’me laisse, & s’en court à la chasse
Pour en reprendre un autre ainsi qu’elle m’a pris.


Ma plume sinon vous ne scait autre suget,
Mon pié sinon vers vous ne scait autre voiage,
Ma langue sinon vous ne scait autre langaige,
Et mon œil sinon vous ne connoît autre objet.
Si je souhaite rien, vous estes mon souhait,
Vous estes le doux gaing de mon plaisant dommage,
Vous estes le seul but ou vise mon courage,
Et seulement en vous tout mon rond se parfait.
Je ne suis point de ceus qui changent de fortune,
Comme un tas d’amoureus, aimans aujourd’huy l’une,
Et le lendemain l’autre : helas ! j’ayme trop mieus
Cent fois que je ne dy, & plustost que de faire
Chose qui peut en rien nostre amytié defaire :
J’aimerois mieux mourir, tant j’aime vos beaux yeus.


Vous ne le voulez pas ? & bien, j’en suis contant,
Contre vostre rigueur Dieu me doint patience,
Devant qu’il soit vingt ans j’en auray la vengence,
Voiant ternir vos yeus qui me travaillent tant.
On ne voit amoureus au monde si constant
Qui ne perdist le cœur, perdant sa recompense,