Page:Rosny aîné - Le Coffre-fort, 1914.djvu/36

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naître en moi, c’est alors qu’elle serait venue. Mais, au rebours, j’éprouvais la joie la plus vive. J’avais véritablement remis mon sort entre les mains de mon ami. L’heure du dénouement arriva. Marcel hésitait encore. Je le pressai de toute mon énergie, je réussis enfin à le persuader que mon bonheur dépendait de sa seule résoution. Il demanda la main de Marguerite.

Trois ans se sont écoulés. Ma vie est aussi parfaitement heureuse que de permet la fragilité humaine. Je ne sens plus la nécessité d’une compagne. J’ai mis toute ma part d’amour dans ces deux êtres exquis qui vivent avec moi ; j’aime leurs enfants autant que j’aurais pu aimer les miens propres. Les événements de leur existence sont tout ce qui me passionne en dehors de mes travaux philosophiques.

Et j’ai compris le sens de toutes les misères humaines venues de la seule disproportion entre le but et les efforts. La suprême sagesse est de vivre en autrui les beautés que nous ne pouvons manifestement vivre par nous-mêmes, et, tout en concentrant notre énergie à développer ce que nous avons de perfectible, de faire nôtre, par l’amour, la grâce et la supériorité du prochain.


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LE MAUVAIS ŒIL



Comment, s’écria Lucien de Tresmes, vous ne savez pas que la marquise de Palafarre a le mauvais œil, vous ignorez que cette délicieuse petite femme ne peut pas contempler une automobile sans que de chauffeur soit pris de la fièvre de vitesse, ni un ténor sans que le malheureux exhale à l’instant tous les crapauds de la création ? Croyez-vous que ce soit sans motif qu’elle marche dans la vie en cachant ces yeux enchantés où se mêlent des reflets lapis-lazuli du lac Majeur, les feux changeants des lucioles et de petites étincelles émeraude qui sont comme les fléchettes d’un microscopique Eros. Par bonheur, il y a une gradation dans les effets de ces beaux yeux. Quand la marquise ne jette qu’un regard furtif, il n’arrive qu’un tout petit accident plutôt ridicule : aussi, ma foi ! ne résiste-t-elle pas toujours à faire trébucher un « smart » qui paonne, à faire chavirer la perruque d’un chauve ou à réduire au bafouillage un causeur trop pénétré de son apostolat.

Quand le regard se prolonge, cela peut devenir grave ! Mais la petite marquise est humaine jusqu’à la miséricorde. Elle n’a jamais jeté un long coup d’œil que sur Jacques de Vair, ce misérable qui se conduisit si lâchement avec Mme de T… : Jacques de Vair s’est cassé une guibolle et il lui pousse un nez truffé, un vaste nez de vieux cocher de fiacre.

C’est pour la marquise elle-même que son regard est le plus funeste. Elle ne peut se mirer sans encourir des risques redoutables. Elle les devine, elle les flaire, elle les subodore, elle baisse d’instinct ses longs cils dès qu’un de ces meubles néfastes reluit dans son voisinage. Chez elle, on ne trouve que de minuscules psychés, toutes ornées d’un attirail de cornes de corail… La marquise est pleine aussi de rancune contre les lacs, les fleuves, les sources, voire contre les humbles et éphémères flaques d’eau. Il faut que la nécessité l’y contraigne, pour qu’elle sorte un jour de pluie.

Je ne vous apprendrai pas qu’il y a déjà plus de trois ans que Mme de Palafarre est veuve. Tout Paris a admiré son long deuil de blonde, son culte attendrissant pour le digne Palafarre et son aversion pour les flirts, qui eussent profané la mémoire de l’époux trépassé. Peut-être, au fond, craint-elle d’avoir « jettaturé » le malheureux homme — chose improbable, puisque Palafarre, à l’âge de quarante-cinq ans, était plus vieux, plus branlant, plus déchaussé que le père Chevreul le jour de son centenaire.

Quoi qu’il en soit, l’éblouissante personne repoussait dédaigneusement tous les hommages. Jeune, ardente, et si désirée, elle vivait comme les saintes femmes du martyrologe, abstraction faite, bien entendu, de d’amour du rance qui caractérisait ces vertueuses créatures. Et dans sa douleur, elle se réjouissait d’être mortelle. Cependant, elle finit par s’émouvoir de la passion religieuse que lui avait vouée notre camarade Henri de Sérac.

Ce jeune homme se mourait positivement d’amour, comme aux temps chevelus. Chaque mois son tailleur était forcé de réduire la dimension de ses complets et de ses redingotes. Ses joues étaient creuses, ses yeux pleins de ce feu sombre que nous signalent des anciens romanciers, et qui est plutôt un feu vert ; une bague de famille qu’il portait d’habitude persistait à quitter son annulaire…

La chance voulut que le désespoir allât à son genre de beauté. Il portait à merveille les moustaches tombantes et les soupirs, il était charmant de maigreur et plein d’élégance dans sa démarche languissante. La marquise n’était pas insensible à un si beau chagrin. Elle eût tout fait pour consoler Sérac, hors, précisément, ce qu’il désirait qu’elle fit. Au risque de se compromettre, elle lui permettait de longues visites en tête-à-tête, au cours desquelles elle essaya d’enchanter sa peine par de douces paroles amies, tandis que, de son côté, il s’entraînait à l’art de cambrioler les lèvres de Mme de Palafarre.

Elle devenait rêveuse, et plus rêveuse quand le jeune avril se mit à brosser les décors du bois de Boulogne. Il lui arrivait de soupirer tout comme le pauvre Sérac lui-même. Elle sentait quelque chose de perfide, de doux et de violent l’envelopper par les jours capricieux où le soleil jouait à cligne-musette avec de frais nuages transparents comme des coquilles et blancs comme des cygnes… Mais, songeant que ç’aurait été un grand malheur que d’offenser les mânes valétudinaires de feu Palafarre, elle s’accrochait à sa vertu, comme le lierre symbolique au vieux mur.

Un matin Henri se fit introduire à la faveur d’un fallacieux prétexte. La marquise venait de prendre son bain ; il se dégageait d’elle ce charme supplémentaire, si j’ose dire, qui résulte du contact prolongé de l’eau tiède et d’une jolie femme. Le jeune homme huma les parfums qui s’élevaient d’elle, considéra le buisson clair des grands cheveux épinglés à la diable et le cou rond, comme baigné d’un brouillard voluptueux. Il se jeta à genoux, mit une lèvre véhémente sur les petits pieds vêtus de satin blanc et se répandit en supplications.

La marquise était fort troublée. L’imprévu, la langueur du bain, le divin printemps qui palpitait contre les vitres, et cette pitié traîtresse qui dissout la volonté des femmes, tout s’unissait contre elle. Vaillante, elle luttait tout de même, et déjà, elle se reprenait — elle repoussait la tête de l’amoureux…

Brusquement, elle poussa un cri d’effroi. Elle venait de s’apercevoir elle-même dans un petit miroir que Sérac avait brusquement tiré de sa poche et qu’il braquait sur le divin visage… Prise au dépourvu, elle n’avait pas fermé des yeux à temps ; elle s’était même, dans l’excès de son trouble, jeté un regard très aigu… Maintenant, il était trop tard : un malheur me pouvait être évité ! Et peureuse, et bouleversée, la marquise choisit d’instinct le malheur le moins redoutable, le seul malheur qui ne fasse pas souffrir une faible femme…

Avec un grand frisson, avec une plainte tendre, elle se laissa envelopper dans les bras d’Henri, elle abandonna ses cheveux, elle abandonna sa bouche, elle abandonna sa personne au sort inexorable…