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L’EFFARANT SCRUPULE



Si vous voulez voir de jolies Allemandes, c’est en Saxe qu’il les faut aller trouver, fit pensivement Latour. Il y a là des pièces étonnamment réussies par de grand potier. Bien entendu, c’est à condition que vous aimiez les chairs éclatantes, les cheveux ruisselants de lumière, les yeux très bleus, très tendres, très frais : la Saxe foisonne de ces jolies filles, qui mériteraient leur Watteau et à qui il ne manque, en général, que l’art de faire valoir leurs grâces.

J’en parle savamment ; j’ai vécu une demi-douzaine d’années dans ce pays où un oncle émigré m’a laissé en héritage trois à quatre mille hectares de sites délectables. Vers le déclin du règne de Jules Grévy, je séjournais dans une petite ville de la Saxe Orientale qui est particulièrement riche en femmes exquises, dont des épingles ne tiennent la vertu que tout juste. Je m’étais mis en pension dans une famille, trouvant ce mode de vie aussi agréable que riche en imprévus. Mes hôtes étaient de braves gens. Le père, beau géant à barbe fleurie et à la face de Gambrinus, tenait je ne sais quel emploi dans une maison de banque ; la mère, à quarante ans, montrait des bras si tendres, des yeux si jeunes et un visage si appétissant que vous en eussiez encore fait vos choux gras ; et les trois files promenaient par les chambres une fête de chairs lumineuses et de contours exaltants. On ne pouvait avoir de plus beaux yeux ingénus avec de plus troublants sourires, ni des bouches plus innocemment sensuelles. En somme, la maison fleurait bon la chair fraîche et j’y passais volontiers le plus clair de mon temps, rien qu’à me sentir frôler par toutes ces femmes brillantes, étant à l’âge où ce genre d’émotions ne connaît guère la satiété.

D’abord, mon admiration et mon désir flottèrent ; je me satisfis de souhaits aussi indécis que les fumées qui s’évadaient de ma pipe de porcelaine. Ensuite, je m’aperçus que j’avais une préférence décisive pour Hilda, l’aînée des filles, préférence qui devint si rapidement de l’amour que j’en dédaignais les charmes nonchalants et pleins d’indulgence de la maîtresse du logis, la gnädige Frau Koënig, qui n’aurait élevé que de faibles objections contre une volonté ferme.

Quant à la petite fraulein, elle montra qu’elle avait des principes. La cour que je lui fis ne rencontra aucune bégueulerie, mais une résistance calme, nette, avisée. Hilda ne se donna pas la peine de me fuir. Après mes aveux, appuyés de stratégies impérieuses, elle revint comme avant dans ma chambre, avec ses bras nus et, le matin, ses grands cheveux en partie dénoués sur son épaule. Elle ne daigna pas même refuser ses joues et parfois, lorsque je m’y prenais doucement, ses lèvres, mais elle sut le faire avec une dignité décourageante. Vous n’êtes pas sans avoir entendu dire que les mœurs ne sont pas sauvages dans ce gentil pays, surtout du côté des femmes. Les Saxonnes, sans être très sensuelles, et tout en gardant une notable pureté d’âme, ont l’air d’être si flattées par l’amour qu’on leur témoigne qu’elles ne savent proprement comment s’y dérober sans inconvenance. J’avais donc assisté à beaucoup de faiblesses ; je savais qu’elles ne gâtent pas l’avenir des petites fraulein comme elles feraient pour celui de nos jeunes filles. Les résolutions de Mlle Koënig ne me parurent donc point irrévocables. Je persévérai. Mais après quelques mois, il fallut bien me rendre à l’évidence ; je commençai, avec découragement, à rendre justice à cette vertu si vigoureuse et si souple.

Les choses en étaient là, lorsque je m’aperçus avec rage que Hilda avait un amoureux. C’était un magnifique gars teutonique, dont les cheveux poussaient à près de deux mètres du sol, illustre par le nombre de chopes qu’il arrivait à distiller dans un soir, et par les innombrables saucisses dont il les consolidait. À ne vous rien celer, ce jeune homme pratiquait la charcuterie : il aspirait, dans sa profession, à de hauts destins. Une boutique des environs, éblouissante et puissamment achalandée, excitait ses convoitises. Les vieux qui la détenaient, cherchaient acquéreur, las d’un demi-siècle de travaux passés dans la cochonnaille. Ils eussent traité pour vingt mille marks comptant, et environ deux fois autant payables en une dizaine d’années. L’affaire était sûre, et même, un homme doué du génie charcutier pouvait lui donner une extension merveilleuse. Or, j’appris de mon hôte que l’amoureux disposait de huit mille marks, que Hilda en aurait à peu près six mille et qu’ainsi il en manquait six mille pour conclure l’affaire et le mariage :

— C’est grand dommage, soupirait Herr Koënig… les jeunes gens s’aiment. Mais il est juste que Friedrich ne sacrifie pas sa fortune au sentiment. Je crains qu’il n’aille à la recherche d’une autre fiancée.

Cette confidence me laissa rêveur. Et comme j’observais que Hilda devenait triste jusqu’à en pâlir, je me sentis envahir par des idées héroïques. Puisqu’aussi bien je n’avais rien à espérer, — et si j’en étais marri, je en ressentais guère d’amertume, ne pouvais-je me fendre de quelques milliers de marks en faveur de ma bien-aimée ? Outre que c’était pour moi une somme minime, la douceur et la politesse de cette délicieuse fille méritaient une récompense. Je ne balançai pas longtemps ; je déclarai un soir au père Koënig que j’avancerais volontiers six mille marks à fonds perdus, à l’ambitieux charcutier, après quoi je m’en allai à la brasserie d’où je rentrai assez tard dans la soirée.

Le lendemain matin, à mon réveil, Hilda vint comme d’habitude m’apporter mon chocolat et mes tartines an beurre. Elle était rayonnante, elle m’enveloppa de son plus frais regard et me dit d’une voix qui tremblait :

— Ah ! monsieur, vous êtes un dieu pour nous !… et vous me sauvez la vie, car ce m’aurait pas été une vie que de vivre loin de Friedrich !

Elle disposa le chocolat, les tartines et la confiture selon une ordonnance immuable et repartit.

— Monsieur, vous pouvez être bien sûr que Friedrich vous rendra fidèlement cet argent. C’est un honnête homme et puis il fera de bonnes affaires… Si vous saviez comme il connaît bien son métier. Oui, monsieur, il n’y a pas dans tout le pays un charcutier comme lui… Nous aurons la plus riche boutique de la ville !

Elle parlait avec exaltation, pleine de son sujet ; la roseur qui s’épandait sur ses joues, le feu subtil qui fusait de ses yeux lapis-lazuli, la rendaient plus charmante : on eût dit quelque angélique héroïne s’enthousiasmant pour la gloire d’un poète ou la grandeur de sa patrie. Puis, elle baissa les yeux, se croisa les mains ; une ingénuité adorable émana de toute sa gentille personne.

— Mais, monsieur, fit-elle… nous avons honte ; pourtant. Vous êtes un étranger pour nous ; vous ne nous devez rien : nous voudrions bien ne pas accepter un tel service sans vous prouver notre reconnaissance…

— Vous ne me la prouvez que trop, mon enfant ! fis-je avec l’attendrissement qu’il seyait d’éprouver devant cette jolie fille émue…

— Écoutez, monsieur, reprit-elle à demi voix… Friedrich et moi nous serions désolés d’accepter cela sans rien faire en échange…

— Mais, m’exclamai-je avec chaleur, vous me le rendrez, cet argent, et nous serons quittes !

— Oh ! non, monsieur, nous ne serons pas quittes ! Vous ne pouvez pas savoir, après tout, vous ne connaissez pas la charcuterie, et, pour vous, c’est comme si vous placiez votre argent à fonds perdus ! Vous le faites pour nous, seulement, et Friedrich a dit que c’est notre devoir de vous faire un grand plaisir… Alors, si vous ne m’avez pas trop flattée, monsieur… il n’est pas impossible de vous prouver notre reconnaissance.

Je me frottai les veux, dans l’ahurissement de ce que je croyais comprendre. Mais elle me regardait, rougissante, et douce, et soumise, si bien qu’il fallut se rendre à l’évidence. Comme je ne suis tout de même pas un saint, ma foi ! je succombai à cette tentation si étrange et si charmante — et je n’eus pas à le regretter, puisque Friedrich et Hilda vécurent très heureux, eurent une pannerée de beaux enfants frais, goûtèrent enfin toutes les joies que peuvent donner l’amour conjugal et une charcuterie puissamment achalandée.


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FIN