Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/125

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
( 125 )

Transformant en Sapho la mystique Égérie,
De la fille du ciel j’ai fait une furie ;
Et le cœur débordant de luxure et de fiel,
La pré tresse a maudit et le temple et l’autel !
En lacérant son voile, aux splendeurs virginales,
Elle éteignit le feu gardé par les Vestales ;
Et Sybille ; attachée au trépied des Enfers,
Eu style énigmatique, elle dicta ses vers !…
Adieu donc, désormais, la haute poésie,
L’austère enseignement de la théocratie,
L’esprit harmonieux et le culte idéal ;
Adieu la vierge Muse, au front sacerdotal !
La poésie, hélas ! en son apostasie,
A flatté la nature et servi l’hérésie :
Et pour un seul poète, orthodoxe en ses chants,
Je compte par milliers des chantres discordants !
Pour comprimer des cœurs le battement lyrique,
J’appelle à mon secours la troupe satirique :
Railleurs, plaisants, bouffons, esprits facétieux,
Moqueurs vains et méchants, singes malicieux,
Dont la langue envieuse assassine les âmes,
En éteignant l’amour avec des épigrammes ;
Impuissants avortons, par Voltaire enfantés,
Qui distillent le doute aux cœurs désenchantés !
Oui, je compte, au milieu de mes rois littéraires,
Autant de Figaros que de Robert-Macaires !
Apologistes vains de l’éclat et du bruit,
Que recherche et qu’obtient leur turbulent esprit,
Je travaille par eux contre l’anachorète,
Et par eux j’entretiens l’horreur de la retraite !
Courage ! tout va bien, dans ce siècle agité ;
J’ai pris dans mes filets la pauvre humanité !
En avant ! en avant ! tout va bien dans le monde :
Pour peupler notre Enfer, que la femme est féconde !
La vapeur fulminante, en nous lançant des morts,
De notre noir royaume ébranle les abords ;
Et les explosions, les tragiques naufrages,
Et les fléaux divers, encombrent nos rivages
De cadavres sans nombre et de débris hideux :
Le drame de la vie est un drame orageux ! —
Oui, cet Age est pour nous l’Age par excellence ;
Dans sa fougue sauvage, il s’exalte et s’élance ;
Et courant en aveugle, affranchi de tout frein,
Il vient briser son char à nos portes d’airain ! —
C’est le siècle-à-vapeur ! c’est le siècle-prodige !
Il suit l’impulsion d’un orgueilleux vertige ;
Et sans s’apercevoir que je tiens l’aiguillon,
Et le presse, il s’écrit : Action ! Action !…
Oui, l’action ! voila ce que je favorise ;
Le bruit de la vapeur m’enivre et m’électrise ;