Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/137

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Mais cette âme inquiète, ardente et délaissée,
Cette âme solitaire et froidement blessée,
Ah ! moi, je l’aperçois ; ah ! moi, je la comprends :
Je sonde ses désirs, ses ennuis dévorants ;
Dans son isolement et sa mélancolie,
Dans son enthousiaste et céleste folie,
Je viens comme un époux, un Ange protecteur,
Et je ravis cette âme en mon ciel enchanteur !

 Des vierges dont la lampe eût lui dans leurs cellules,
Des épouses du Christ je fais mes somnambules ;
Les livrant sans pudeur aux Anges ténébreux,
Je change leur extase en délire amoureux.
Leurs cœurs, tout alanguis de molle rêverie,
Pour l’impure Sirène abandonnent Marie !
Séducteur invisible, insaisissable amant,
D’horribles voluptés j’inflige le tourment !
Près du lit virginal, et qui semble sans tache,
Glissant dans l’ombre épaisse, à la fleur je m’attache ;
À la fleur endormie en son éclat vermeil,
Et qu’agite souvent un coupable sommeil,
À la fleur je m’attache ; et j’y laisse la trace,
L’empreinte d’un baiser qui jamais ne s’efface ;
Et la fleur languissante, en sa morne pâleur,
Atteste à son réveil l’hymen profanateur :
Pleine d’inquiétude et de tristesse étrange.
Comme une veuve en deuil, elle appelle son Ange ! —
Pour les âmes d’élites, il n’est pas de milieu :
Leur devise est toujours : ou le Démon ou Dieu :
Lorsqu’un génie altier s’aveugle et se fourvoie,
Je l’attends et saisis, dans l’orgueil de sa joie :
Car plus la grâce opère et surabonde en lui.
Plus il tombe de haut, moins il trouve d’appui !
De ce génie, alors, à l’étroit dans ce monde,
J’égare au Ciel Astral la fougue vagabonde !
Dieu livre à mon pouvoir l’orgueilleuse raison.
Dont la sombre hérésie obscurcit l’horizon ;
Et d’erreur en erreur, et d’abîme en abîme.
Au désespoir final j’entraîne ma victime ;
Je l’entraîne et confirme, en son impiété.
Captive dans le temps et dans l’éternité !
La crainte de l’Enfer, prison brûlante et sombre.
Au seuil de l’hérésie arrête le grand nombre :
De la réalité des éternels tourments
Je sape avec succès les derniers fondements !
Du gouffre des maudits, de l’abîme des âmes,
Du volcan sulfureux, cachant les noires flammes,
Par de faux médiums, dans le piège attirés,
Je vois venir à moi les cœurs désespérés ! —
Malheur, en son audace, au chrétien qui m’évoque,
Ou qui prête l’oreille au trompeur Somniloque ;