Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/165

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Ainsi, la vieille Espagne, au bord de son tombeau,
Enfante avec orgueil Balmès et Donoso ;
La France jette au monde, en reniant Voltaire,
Le preux Chateaubriand et l’ardent Lacordaire ;
Et l’Allemagne émue, après un froid sommeil,
Du mystique Görrès voit briller le soleil !
Mais, hélas ! le génie, en éclairant notre Age,
D’un silence affecté ne reçoit que l’outrage ;
Accusé de folie ou d’excentricité,
Il meurt dans la misère et dans l’obscurité !

 Malheur à qui reçut l’esprit des grandes choses !
Il trouvera pour lui toutes les âmes closes :
Le monde, en sa frayeur, chasse, en le lapidant,
Le prophète inspiré, l’apôtre indépendant !
Il n’aime que la pompe et le concert des fêtes ;
Pour exalter son luxe, il a ses faux prophètes ;
Et toujours sa colère et ses lâches terreurs
Éclatent au dehors en sanglantes fureurs !

 Ô monde, qui ne veux que Satan pour ton maître,
Lorsqu’il ressemble au Christ, tu hais toujours le prêtre !
Tu ne flattes que ceux qui t’ont flatté d’abord ;
Ceux qui pour t’enivrer savent chanter d’accord :
Toute parole austère et tout costume sombre,
Tout ce qui semble hostile au luxe du grand nombre ;
Tout ce qui te rappelle et le cloître et la Croix ;
L’Évangile parfait et l’esprit d’autrefois ;
L’ardent Contemplatif, en son humble cellule ;
Le Sage, dont la lampe, à l’écart, brille et brûle ;
Tout ce qui te menace, ô monde, en ton effroi,
Tout ce qui te condamne, est condamné par toi ! —

 Au torrent des plaisirs dont la foule s’enivre,
Si, follement séduit, le jeune homme se livre ;
Si de la vaine gloire, ou d’un hymen brillant,
Il poursuit le fantôme, aussi faux qu’attrayant ;
S’il veut de la fortune, en ses courses fiévreuses,
Braver tous les hasards, les chances périlleuses ;
S’il s’agite et s’épuise à gagner de faux biens :
Applaudi par le monde, applaudi par les siens,
D’une voix unanime, on l’admire et l’encense ;
Et cet homme orgueilleux devient une puissance !
Mais, si fuyant le monde et son pompeux éclat, —
Humble et pauvre, il se sent épris du célibat ;
Si, dans l’entraînement d’un amour angélique,
Il préfère aux cités la grotte érémitique ;
Si, n’aimant que Dieu, il voudrait pour toujours
Éteindre en son amour tous les autres amours :
Ah ! tout-à-coup l’Enfer et le monde se liguent ;
Les bons et les méchants de leurs cris le fatiguent ;