Page:Rouquette - L'Antoniade, 1860.djvu/50

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Son règne est aussi faux qu’uniforme et funèbre ! —
L’esprit le plus facile et le plus arrogant,
L’esprit le plus commun, c’est un esprit méchant :
Pour faire au cœur timide une large blessure,
Que faut-il ? — il ne faut que suivre la nature ;
L’instinct du mal en nous, l’instinct malicieux,
C’est l’instinct qu’en naissant porte un cœur vicieux : —
Pour aimer la vertu, comprendre le génie,
Et des dons les plus saints admirer l’harmonie,
Il faut de la bonté les généreux instincts ;
Il faut le noble esprit des hommes enfantins !
Pour l’égoïste étroit, l’héroïsme est mystère ;
Le génie insulté souffre et meurt sur la terre ! —
Mais la vertu martyre est pleine de splendeurs ;
Plus beau s’épanouit le lys trempé de pleurs ;
L’œil humide et voilé, c’est l’œil qui nous fascine :
Des pleurs, qui n’a senti l’attraction divine ?
  Le génie, en sa force, épargne l’envieux,
Qui se fait un appui de son cœur généreux ;
Et jouissant en paix de sa longue clémence,
Ose à l’ingratitude ajouter l’insolence ! —
Le lion, dans sa force et dans sa majesté,
Par le dard de l’insecte est longtemps irrité ;
Le frêle essaim pénètre au fond de son asile,
Et chassant de son front le rêve au vol tranquille —
Le doux rêve qu’enfante un sommeil de géant, —
Il trouble le repos du monstre patient : —
Mais, s’il s’éveille enfin, d’un flot de sa crinière
L’essaim est balayé dans l’obscure atmosphère ;
Et le désert sonore, au loin saisi d’effroi,
Par mille échos vibrants a proclamé son roi !
  Ainsi, plus d’un poète, en leur grande colère,
Du choc de leur génie ont ébranlé la terre ! —
Et pourtant, le vrai barde, humble, doux et pieux,
D’une candeur d’enfant a le front radieux ;
Et toujours, en ses chants, épris d’un saint délire,
D’accord avec le Dogme, il fait vibrer sa lyre ! —
  Ah ! j’ai vu le génie, au cœur mélodieux ;
Je l’ai vu poursuivi, combattu, malheureux ;
Je l’ai vu harcelé par un essaim vulgaire ;
Et j’ai dit au génie, en cette épreuve amère ; —
  « Toute sainte pensée enfante un grand martyr ;
Le sort de tout héros, c’est d’aimer et souffrir !
S’armant des préjugés et de la calomnie,
La médiocrité se venge du génie ;
Dans leur antre inconnu, les hiboux ténébreux,
Effrayés du soleil, se consultent entr’eux ;
S’unissant contre un seul, de l’ombre de leurs ailes
Ils voudraient de son œil voiler les étincelles ;