Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/102

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heureux. Je fus presque par-tout éconduit, & ce que je trouvois à faire étoit si peu de chose, qu’à peine y gagnai-je quelques repas. Un jour cependant passant d’assez bon matin dans la contrà nova, je vis à travers les vitres d’un comptoir une jeune marchande de si bonne grace & d’un air si attirant, que malgré ma timidité près des dames, je n’hésitai pas d’entrer & de lui offrir mon petit talent. Elle ne me rebuta point, me fit asseoir, conter ma petite histoire, me plaignit, me dit d’avoir bon courage & que les bons chrétiens ne m’abandonneroient pas : puis, tandis qu’elle envoyoit chercher chez un orfevre du voisinage les outils dont j’avois dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine & m’apporta elle-même à déjeuner. Ce début me parut de bon augure ; la suite ne le démentit pas. Elle parut contente de mon petit travail ; encore plus de mon petit babil quand je me fus un peu rassuré : car elle étoit brillante & parée, & malgré son air gracieux, cet éclat m’en avoit imposé. Mais son accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses manieres douces & caressantes me mirent bientôt à mon aise. Je vis que je réussissais & cela me fit réussir davantage. Mais quoiqu’Italienne & trop jolie pour n’être pas un peu coquette, elle étoit pourtant si modeste & moi si timide, qu’il étoit difficile que cela vînt sitôt à bien. On ne nous laissa pas le tems d’achever l’aventure. Je ne m’en rappelle qu’avec plus de charmes les courts momens que j’ai passés auprès d’elle ; & je puis dire y avoir goûté dans leurs prémices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de l’amour.

C’étoit une brune extrêmement piquante, mais dont le bon naturel peint sur son joli visage rendoit la vivacité touchante.