Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/106

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sans doute avant la réflexion, elle ne m’accueilloit ni ne me repoussoit ; elle n’ôtoit pas les yeux de dessus son ouvrage ; elle tâchoit de faire comme si elle ne m’eût pas vu à ses pieds, mais toute ma bêtise ne m’empêchoit pas de juger qu’elle partageoit mon embarras, peut-être mes désirs & qu’elle étoit retenue par une honte semblable à la mienne, sans que cela me donnât la force de la surmonter. Cinq ou six ans qu’elle avoit de plus que moi, devoient, selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse, & je me disois que puisqu’elle ne faisoit rien pour exciter la mienne elle ne vouloit pas que j’en eusse. Même encore aujourd’hui je trouve que je pensois juste & sûrement elle avoit trop d’esprit pour ne pas voir qu’un novice tel que moi avoit besoin, non-seulement d’être encouragé, mais d’être instruit.

Je ne sais comment eût fini cette scene vive & muette, ni combien de tems j’aurois demeuré immobile dans cet état ridicule & délicieux, si nous n’eussions été interrompus. Au plus fort des mes agitations, j’entendis ouvrir la porte de la cuisine qui touchoit la chambre où nous étions & Madame Basile alarmée me dit vivement de la voix & du geste ; levez-vous, voici Rosina. En me levant en hâte, je saisis une main qu’elle me tendoit & j’y appliquai deux baisers brûlants, au second desquels je sentis cette charmante main se presser un peu contre mes levres. De mes jours je n’eus un si doux moment : mais l’occasion que j’avois perdue ne revint plus & nos jeunes amours en resterent là.

C’est peut-être pour cela même que l’image de cette aimable femme est restée empreinte au fond de mon cœur en traits