Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/111

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


discrétion. Le mari répliqua d’un ton d’humeur dont il cachoit la moitié, contenu par la présence du moine, mais qui suffit pour me faire sentir qu’il avoit des instructions sur mon compte & que le commis m’avoit servi de sa façon.

À peine étoit-on hors de table, que celui-ci dépêché par son bourgeois, vint en triomphe me signifier de sa part de sortir à l’instant de chez lui & de n’y remettre les pieds de ma vie. Il assaisonna sa commission de tout ce qui pouvoit la rendre insultante & cruelle. Je partis sans rien dire, mais le cœur navré, moins de quitter cette aimable femme, que de la laisser en proie à la brutalité de son mari. Il avoit raison, sans doute, de ne vouloir pas qu’elle fût infidele ; mais quoique sage & bien née, elle étoit italienne, c’est-à-dire, sensible & vindicative & il avoit tort, ce me semble, de prendre avec elle les moyens les plus propres à s’attirer le malheur qu’il craignoit.

Tel fut le succès de ma premiere aventure. Je voulus essayer de repasser deux ou trois fois dans la rue, pour revoir au moins celle que mon cœur regrettoit sans cesse : mais au lieu d’elle je ne vis que son mari & le vigilant commis, qui m’ayant apperçu, me fit avec l’aune de la boutique un geste plus expressif qu’attirant. Me voyant si bien guetté, je perdis courage & n’y passai plus. Je voulus aller voir au moins le patron qu’elle m’avoit ménagé. Malheureusement je ne savois pas son nom. Je rôdai plusieurs fois inutilement autour du couvent pour tâcher de le rencontrer. Enfin d’autres événemens m’ôterent les charmans souvenirs de Madame Basile & dans peu je l’oubliai si bien qu’aussi simple & aussi novice qu’auparavant,