Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/114

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cependant, soit qu’elle ne me jugeât pas digne d’une attention particuliere, soit que les gens qui l’obsédoient ne lui aient permis de songer qu’à eux, elle ne fit rien pour moi.

Je me rappelle pourtant fort bien qu’elle avoit marqué quelque curiosité de me connoître. Elle m’interrogeoit quelquefois ; elle étoit bien aise que je lui montrasse les lettres que j’écrivois à Madame de Warens, que je lui rendisse compte de mes sentimens. Mais elle ne s’y prenoit assurément pas bien pour les connoître en ne me montrant jamais les siens. Mon cœur aimoit à s’épancher pourvu qu’il sentît que c’étoit dans un autre. Des interrogations seches & froides, sans aucun signe d’approbation ni de blâme sur mes réponses, ne me donnoient aucune confiance. Quand rien ne m’apprenoit si mon babil plaisoit ou déplaisoit j’étois toujours en crainte & je cherchois moins à montrer ce que je pensois qu’à ne rien dire qui pût me nuire. J’ai remarqué depuis que cette maniere seche d’interroger les gens pour les connoître, est un tic assez commun chez les femmes qui se piquent d’esprit. Elles s’imaginent qu’en ne laissant point paroître leur sentiment, elles parviendront à mieux pénétrer le vôtre ; mais elles ne voyent pas qu’elles ôtent par-là le courage de le montrer. Un homme qu’on interroge commence par cela seul à se mettre en garde, & s’il croit que, sans prendre à lui un véritable intérêt, on ne veut que le faire jaser, il ment, ou se tait, ou redouble d’attention sur lui-même & aime encore mieux passer pour un sot que d’être dupe de votre curiosité. Enfin c’est toujours un mauvais moyen de lire dans le cœur des autres que d’affecter de cacher le sien.