Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/125

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devoient, selon lui, bien moins me servir de degrés pour monter à la fortune que de ressources pour m’en passer. Il me fit un tableau vrai de la vie humaine dont je n’avois que de fausses idées ; il me montra comment dans un destin contraire l’homme sage peut toujours tendre au bonheur & courir au plus près du vent pour y parvenir ; comment il n’y a point de vrai bonheur sans sagesse & comment la sagesse est de tous les états. Il amortit beaucoup mon admiration pour la grandeur, en me prouvant que ceux qui dominoient les autres, n’étoient ni plus sages ni plus heureux qu’eux. Il me dit une chose qui m’est souvent revenue à la mémoire, c’est que si chaque homme pouvoit lire dans les cœurs de tous les autres, il y auroit plus de gens qui voudroient descendre que de ceux qui voudroient monter. Cette réflexion dont la vérité frappe & qui n’a rien d’outré m’a été d’un grand usage dans le cours de ma vie pour me faire tenir à ma place paisiblement. Il me donna les premieres vraies idées de l’honnête, que mon génie ampoulé n’avoit saisi que dans ses excès. Il me fit sentir que l’enthousiasme des vertus sublimes étoit peu d’usage dans la société ; qu’en s’élançant trop haut, on étoit sujet aux chutes, que la continuité des petits devoirs toujours bien remplis ne demandoit pas moins de force que les actions héroïques, qu’on en tiroit meilleur parti pour l’honneur & pour le bonheur, & qu’il valoit infiniment mieux avoir toujours l’estime des hommes, que quelquefois leur admiration.

Pour établir les devoirs de l’homme il falloit bien remonter à leur principe. D’ailleurs le pas que je venois de faire & dont mon état présent étoit la suite, nous conduisoit à parler