Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/128

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voilà quant à présent votre unique emploi. Du reste, ayez bon courage ; on veut prendre soin de vous. Tout de suite il passa chez la Marquise de Breil sa belle-fille & me présenta à elle, puis à l’abbé de Gouvon son fils. Ce début me parut de bon augure. J’en savois assez déjà pour juger qu’on ne fait pas tant de façon à la réception d’un laquais. En effet on ne me traita pas comme tel. J’eus la table de l’Office ; on ne me donna point d’habit de livrée, & le Comte de Favria, jeune étourdi, m’ayant voulu faire monter derriere son carrosse, son grand-pere défendit que je montasse derriere aucun carrosse & que je suivisse personne hors de la maison. Cependant je servois à table & je faisois à-peu-près au dedans le service d’un laquais ; mais je le faisois en quelque façon librement, sans être attaché nommément à personne. Hors quelques lettres qu’on me dictoit & des images que le Comte de Favria me faisoit découper, j’étois presque le maître de tout mon tems dans la journée. Cette épreuve dont je ne m’appercevois pas étoit assurément très-dangereuse ; elle n’étoit pas même fort humaine ; car cette grande oisiveté pouvoit me faire contracter des vices que je n’aurois pas eus sans cela.

Mais c’est ce qui très-heureusement n’arriva point. Les leçons de M. Gaime avoient fait impression sur mon cœur & j’y pris tant de goût que je m’échappois quelquefois pour aller les entendre encore. Je crois que ceux qui me voyoient sortir ainsi furtivement ne devinoient gueres où j’allois. Il ne se peut rien de plus sensé que les avis qu’il me donna sur ma conduite. Mes commencemens furent admirables ; j’étois d’une assiduité, d’une attention, d’un zele qui charmoient tout le