Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/129

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monde. L’abbé Gaime m’avoit sagement averti de modérer cette premiere ferveur, de peur qu’elle ne vînt à se relâcher & qu’on n’y prît garde. Votre début, me dit-il, est la regle de ce qu’on exigera de vous : tâchez de vous ménager de quoi faire plus dans la suite, mais gardez-vous de faire jamais moins.

Comme on ne m’avoit gueres examiné sur mes petits talens & qu’on ne me supposoit que ceux que m’avoit donné la nature, il ne paroissoit pas, malgré ce que le Comte de Gouvon m’avoit pu dire, qu’on songeât à tirer parti de moi. Des affaires vinrent à la traverse & je fus à-peu-près oublié. Le Marquis de Breil, fils du Comte de Gouvon, étoit alors Ambassadeur à Vienne. Il survint des mouvemens à la Cour, qui se firent sentir dans la famille & l’on y fut quelques semaines dans une agitation qui ne laissoit gueres le tems de penser à moi. Cependant jusque-là je m’étois peu relâché. Une chose me fit du bien & du mal, en m’éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me rendant un peu plus distrait sur mes devoirs.

Mademoiselle de Breil étoit une jeune personne à-peu-près de mon âge, bien faite, assez belle, très-blanche, avec des cheveux très-noirs & quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n’a jamais résisté. L’habit de Cour, si favorable aux jeunes personnes, marquoit sa jolie taille, dégageoit sa poitrine & ses épaules & rendoit son teint encore plus éblouissant par le deuil qu’on portoit alors. On dira que ce n’est pas à un domestique de s’appercevoir de ces choses là ; j’avois tort, sans