Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/132

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l’eau sur l’assiette & même sur elle. Son frere me demanda étourdiment pourquoi je tremblois si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer & Mademoiselle de Breil rougit jusqu’au blanc des yeux.

Ici finit le roman ; où l’on remarquera, comme avec Madame Basile & dans toute la suite de ma vie que je ne suis pas heureux dans la conclusion de mes amours. Je m’affectionnai inutilement à l’antichambre de Madame de Breil ; je n’obtins plus une seule marque d’attention de la part de sa fille. Elle sortoit & entroit sans me regarder & moi j’osois à peine jetter les yeux sur elle. J’étois même si bête & si mal-adroit qu’un jour qu’elle avoit en passant laissé tomber son gant ; au lieu de m’élancer sur ce gant que j’aurois voulu couvrir de baisers, je n’osai sortir de ma place & je laissai ramasser le gant par un gros butor de valet que j’aurois volontiers écrasé. Pour achever de m’intimider, je m’apperçus que je n’avois pas le bonheur d’agréer à Madame de Breil. Non-seulement elle ne m’ordonnoit rien, mais elle n’acceptoit jamais mon service, & deux fois me trouvant dans son antichambre elle me demanda d’un ton fort sec si je n’avois rien à faire ? Il fallut renoncer à cette chere antichambre : j’en eus d’abord du regret ; mais les distractions vinrent à la traverse & bientôt je n’y pensai plus.

J’eus de quoi me consoler du dédain de Madame de Breil par les bontés de son beau-pere, qui s’apperçut enfin que j’étois là. Le soir du dîné dont j’ai parlé, il eut avec moi un entretien d’une demi-heure, dont il parut content & dont je fus enchanté. Ce bon vieillard quoiqu’homme d’esprit, en avoit moins que Madame de Vercellis, mais il avoit plus d’entrailles & je