Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/134

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soit que mon babil lui eût fait quelque illusion sur mon savoir, soit qu’il ne pût supporter l’ennui du latin élémentaire, il me mit d’abord beaucoup trop haut, & à peine m’eut-il fait traduire quelques fables de Phedre qu’il me jetta dans Virgile où je n’entendois presque rien. J’étois destiné, comme on verra dans la suite, à rapprendre souvent le latin & à ne le savoir jamais. Cependant je travaillois avec assez de zele & M. l’Abbé me prodiguoit ses soins avec une bonté dont le souvenir m’attendrit encore. Je passois avec lui une partie de la matinée, tant pour mon instruction que pour son service : non pour celui de sa personne, car il ne souffrit jamais que je lui en rendisse aucun, mais pour écrire sous sa dictée & pour copier, & ma fonction de secrétaire me fut plus utile que celle d’écolier. Non-seulement j’appris ainsi l’Italien dans sa pureté, mais je pris du goût pour la littérature & quelque discernement des bons livres qui ne s’acquéroit pas chez la Tribu & qui me servit beaucoup dans la suite quand je me mis à travailler seul.

Ce tems fut celui de ma vie où sans projets romanesques, je pouvois le plus raisonnablement me livrer à l’espoir de parvenir. M. l’Abbé, très-content de moi, le disoit à tout le monde, & son pere m’avoit pris dans une affection si singuliere que le Comte de Favria m’apprit qu’il avoit parlé de moi au Roi. Madame de Breil elle-même avoit quitté pour moi son air méprisant. Enfin je devins une espece de favori dans la maison, à la grande jalousie des autres domestiques, qui, me voyant honoré des instructions du fils de leur maître, sentoient bien que ce n’étoit pas pour rester long-tems leur égal.