Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/138

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me tint en cette occasion les discours les plus sensés & j’oserois presque dire, les plus tendres ; tant il m’exposa d’une maniere flatteuse & touchante les soins de son oncle & les intentions de son grand-pere. Enfin, après m’avoir mis vivement devant les yeux tout ce que je sacrifiois pour courir à ma perte, il m’offrit de faire ma paix, exigeant pour toute condition que je ne visse plus ce petit malheureux qui m’avoit séduit.

Il étoit si clair qu’il ne disoit pas tout cela de lui-même, que, malgré mon stupide aveuglement je sentis toute la bonté de mon vieux maître & j’en fus touché : mais ce cher voyage étoit trop empreint dans mon imagination pour que rien pût en balancer le charme. J’étois tout-à-fait hors de sens, je me raffermis, je m’endurcis, je fis le fier & je répondis arrogamment que puisqu’on m’avoit donné mon congé je l’avois pris, qu’il n’étoit plus tems de s’en dédire & que, quoi qu’il pût m’arriver en ma vie, j’étois bien résolu de ne jamais me faire chasser deux fois d’une maison. Alors ce jeune homme, justement irrité, me donna les noms que je méritois, me mit hors de sa chambre par les épaules & me ferma la porte aux talons. Moi, je sortis triomphant comme si je venois d’emporter la plus grande victoire, & de peur d’avoir un second combat à soutenir, j’eus l’indignité de partir, sans aller remercier M. l’Abbé de ses bontés.

Pour concevoir jusqu’où mon délire alloit dans ce moment, il faudroit connoître à quel point mon cœur est sujet à s’échauffer sur les moindres choses & avec quelle force il se plonge dans l’imagination de l’objet qui l’attire, quelque vain que soit quelquefois cet objet. Les plans les plus bizarres, les plus enfantins,