Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/144

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m’inspira. J’oserai le dire ; qui ne sent que l’amour ne sent pas ce qu’il y a de plus doux dans la vie. Je connois un autre sentiment, moins impétueux peut-être, mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l’amour & qui souvent en est séparé. Ce sentiment n’est pas non plus l’amitié seule ; il est plus voluptueux, plus tendre ; je n’imagine pas qu’il puisse agir pour quelqu’un du même sexe ; du moins je fus ami si jamais homme le fut & je ne l’éprouvai jamais près d’aucun de mes amis. Ceci n’est pas clair, mais il le deviendra dans la suite ; les sentimens ne se décrivent bien que par leurs effets.

Elle habitoit une vieille maison, mais assez grande pour avoir une belle piece de réserve dont elle fit sa chambre de parade & qui fut celle où l’on me logea. Cette chambre étoit sur le passage dont j’ai parlé où se fit notre premiere entrevue, & au-delà du ruisseau & des jardins on découvroit la campagne. Cet aspect n’étoit pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C’étoit depuis Bossey, la premiere fois que j’avois du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n’avois eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible & douce ! elle augmenta beaucoup mes dispositions à l’attendrissement. Je faisois de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chere patronne : il me sembloit qu’elle l’avoit mis là tout exprès pour moi ; je m’y plaçois paisiblement auprès d’elle ; je la voyois par-tout entre les fleurs & la verdure ; ses charmes & ceux du printems se confondoient à mes yeux. Mon cœur jusqu’alors comprimé se trouvoit plus au large dans cet espace & mes soupirs s’exhaloient plus librement parmi ces vergers.