Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/147

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les baisers ni les plus tendres caresses maternelles & jamais il n’entra dans mon cœur d’en abuser. On dira que nous avons pourtant eu à la fin des relations d’une autre espece ; j’en conviens, mais il faut attendre ; je ne puis tout dire à la fois.

Le coup-d’œil de notre premiere entrevue fut le seul moment vraiment passionné qu’elle m’oit jamais fait sentir ; encore ce moment fut-il l’ouvrage de la surprise. Mes regards indiscrets n’alloient jamais fureter sous son mouchoir, quoiqu’un embonpoint mal caché dans cette place eût bien pu les y attirer. Je n’avois ni transports ni désirs auprès d’elle ; j’étois dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J’aurois ainsi passé ma vie & l’éternité même sans m’ennuyer un instant. Elle est la seule personne avec qui je n’ai jamais senti cette sécheresse de conversation qui me fait un supplice du devoir de la soutenir. Nos tête-à-têtes étoient moins des entretiens qu’un babil intarissable qui pour finir avoit besoin d’être interrompu. Loin de me faire une loi de parler, il falloit plutôt m’en faire une de me taire. À force de méditer ses projets elle tomboit souvent dans la rêverie. Hé bien, je la laissois rêver ; je me taisois, je la contemplois & j’étois le plus heureux des hommes. J’avois encore un tic fort singulier. Sans prétendre aux faveurs du tête-à-tête, je le recherchois sans cesse & j’en jouissois avec une passion qui dégénéroit en fureur, quand des importuns venoient le troubler. Si-tôt que quelqu’un arrivoit, homme ou femme, il n’importoit pas, je sortois en murmurant, ne pouvant souffrir de rester en tiers auprès d’elle. J’allois compter les minutes dans son antichambre,