Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/159

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de ce qu’ils disent : encore leur échappe-t-il souvent des balourdises. Qu’on juge de celui qui tombe là des nues ! il lui est presque impossible de parler une minute impunément. Dans le tête-à-tête il y a un autre inconvénient que je trouve pire ; la nécessité de parler toujours. Quand on vous parle, il faut répondre, & si l’on ne dit mot, il faut relever la conversation. Cette insupportable contrainte m’eût seule dégoûté de la société. Je ne trouve point de gêne plus terrible que l’obligation de parler sur-le-champ & toujours. Je ne sais si ceci tient à ma mortelle aversion pour tout assujettissement ; mais c’est assez qu’il faille absolument que je parle pour que je dise une sottise infailliblement.

Ce qu’il y a de plus fatal est qu’au lieu de savoir me taire quand je n’ai rien à dire, c’est alors que pour payer plutôt ma dette j’ai la fureur de vouloir parler. Je me hâte de balbutier promptement des paroles sans idées, trop heureux quand elles ne signifient rien du tout. En voulant vaincre ou cacher mon ineptie, je manque rarement de la montrer.

Je crois que voilà de quoi faire assez comprendre comment n’étant pas un sot, j’ai cependant souvent passé pour l’être, même chez des gens en état de bien juger : d’autant plus malheureux que ma physionomie & mes yeux promettent davantage & que cette attente frustrée rend plus choquante aux autres ma stupidité. Ce détail qu’une occasion particuliere a fait naître n’est pas inutile à ce qui doit suivre. Il contient la clef de bien des choses extraordinaires qu’on m’a vu faire & qu’on attribue à une humeur sauvage que je n’ai point. J’aimerois la société comme un autre, si je n’étois sûr de m’y