Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/160

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montrer non-seulement à mon désavantage, mais tout autre que je ne suis. Le parti que j’ai pris d’écrire & de me cacher est précisément celui qui me convenoit. Moi présent on n’auroit jamais su ce que je valois, on ne l’auroit pas soupçonné même ; & c’est ce qui est arrivé à Madame Dupin, quoique femme d’esprit & quoique j’aye vécu dans sa maison plusieurs années. Elle me l’a dit bien des fois elle-même depuis ce tems-là. Au reste, tout ceci souffre des exceptions & j’y reviendrai dans la suite.

La mesure de mes talens ainsi fixée, l’état qui me convenoit ainsi désigné, il ne fut plus question pour la seconde fois que de remplir ma vocation. La difficulté fut que je n’avois pas fait mes études & que je ne savois pas même assez de latin pour être prêtre. Madame de Warens imagina de me faire instruire au séminaire pendant quelque tems. Elle en parla au supérieur ; c’étoit un lazariste appellé M.Gros, bon petit homme, à moitié borgne, maigre, grison, le plus spirituel & le moins pédant lazariste que j’aye connu ; ce qui n’est pas beaucoup dire à la vérité.

Il venoit quelquefois chez Maman qui l’accueilloit, le caressoit, l’agaçoit même & se faisoit quelquefois lacer par lui, emploi dont il se chargeoit assez volontiers. Tandis qu’il étoit en fonction, elle couroit par la chambre de côté & d’autre faisoit tantôt ceci tantôt cela. Tiré par le lacet Monsieur le Supérieur suivoit en grondant & disant à tout moment ; mais Madame, tenez-vous donc. Cela faisoit un sujet assez pittoresque.

M. Gros se prêta de bon cœur au projet de Maman. Il se