Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/176

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Je crois avoir déjà remarqué qu’il y a des tems où je suis si peu semblable à moi-même, qu’on me prendroit pour un autre homme de caractere tout opposé. On en va voir un exemple. M. Reydelet curé de Seyssel étoit chanoine de St. Pierre, par conséquent de la connoissance de M. le Maître & l’un des hommes dont il devoit le plus se cacher. Mon avis fut au contraire d’aller nous présenter à lui & lui demander gîte sous quelque prétexte, comme si nous étions là du consentement du chapitre. Le Maître goûta cette idée qui rendoit sa vengeance moqueuse & plaisante. Nous allâmes donc effrontément chez M. Reydelet, qui nous reçut très-bien. Le Maître lui dit qu’il alloit à Bellay à la priere de l’Evêque diriger sa musique aux fêtes de Pâques, qu’il comptoit repasser dans peu de jours, & moi à l’appui de ce mensonge j’en enfilai cent autres si naturels que M. Reydelet me trouvant joli garçon, me prit en amitié & me fit mille caresses. Nous fûmes bien régalés, bien couchés, M. Reydelet ne savoit quelle chere nous faire ; & nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde, avec promesse de nous arrêter plus long-tems au retour. À peine pûmes-nous attendre que nous fussions seuls pour commencer nos éclats de rire, & j’avoue qu’ils me reprennent encore en y pensant ; car on ne sauroit imaginer une espiéglerie mieux soutenue ni plus heureuse. Elle nous eût égayés durant toute la route, si M. le Maître qui ne cessoit de boire & de battre la campagne, n’eût été attaqué deux ou trois fois d’une atteinte à laquelle il devenoit très-sujet & qui ressembloit fort à l’épilepsie. Cela me jetta dans des embarras qui m’effrayerent & dont je pensai bientôt à me tirer comme je pourrois.