Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/179

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toujours de l’être en tout : voilà sur quoi l’on peut compter.

Si-tôt que j’eus quitté M. le Maître ma résolution fut prise & je repartis pour Annecy. La cause & le mystere de notre départ m’avoient donné un grand intérêt pour la sûreté de notre retraite ; & cet intérêt m’occupant tout entier avoit fait diversion durant quelques jours à celui qui me rappeloit en arriere : mais dès que la sécurité me laissa plus tranquille le sentiment dominant reprit sa place. Rien ne me flattoit, rien ne me tentoit, je n’avois de désir que pour retourner auprès de Maman. La tendresse & la vérité de mon attachement pour elle avoit déraciné de mon cœur tous les projets imaginaires, toutes les folies de l’ambition. Je ne voyois plus d’autre bonheur que celui de vivre auprès d’elle & je ne faisois pas un pas sans sentir que je m’éloignois de ce bonheur. J’y revins donc aussi-tôt que cela me fut possible. Mon retour fut si prompt & mon esprit si distrait que, quoique je me rappelle avec tant de plaisir tous mes autres voyages, je n’ai pas le moindre souvenir de celui-là. Je ne m’en rappelle rien du tout, sinon mon départ de Lyon & mon arrivée à Annecy. Qu’on juge sur-tout si cette derniere époque a dû sortir de ma mémoire ! en arrivant je ne trouvai plus Madame de Warens : elle étoit partie pour Paris.

Je n’ai jamais bien su le secret de ce voyage. Elle me l’auroit dit, j’en suis très-sûr, si je l’en avois pressée ; mais jamais homme ne fut moins curieux que moi du secret de ses amis. Mon cœur uniquement occupé du présent en remplit toute sa capacité, tout son espace &, hors les plaisirs passés qui font désormois mes uniques jouissances, il n’y reste pas un coin de