Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/193

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je puis dater sa connoissance, qui ne me servit de rien pour l’objet qui me l’avoit fait faire, mais dont je tirai dans la suite d’autres avantages qui me font rappeller sa mémoire avec plaisir.

J’aurois tort de ne pas parler de sa figure, que, sur sa qualité de Magistrat & sur le bel esprit dont il se piquoit, on n’imagineroit pas si je n’en disois rien. M. le Juge-Mage Simon n’avoit assurément pas deux pieds de haut. Ses jambes droites, menues & même assez longues, l’auroient agrandi si elles eussent été verticales ; mais elles posoient de biais comme celles d’un compas très-ouvert. Son corps étoit non-seulement court, mais mince & en tout sens d’une petitesse inconcevable. Il devoit paroître une sauterelle quand il étoit nu. Sa tête, de grandeur naturelle avec un visage bien formé, l’air noble, d’assez beaux yeux, sembloit une tête postiche qu’on auroit plantée sur un moignon. Il eût pu s’exempter de faire de la dépense en parure ; car sa grande perruque seule l’habilloit parfaitement de pied en cap.

Il avoit deux voix toutes différentes qui s’entremêloient sans cesse dans sa conversation, avec un contraste d’abord très-plaisant, mais bientôt très-désagréable. L’une étoit grave & sonore ; c’étoit, si j’ose ainsi parler, la voix de sa tête. L’autre, claire, aigue & perçante, étoit la voix de son corps. Quand il s’écoutoit beaucoup, qu’il parloit très-posément, qu’il ménageoit son haleine, il pouvoit parler toujours de sa grosse voix ; mais pour peu qu’il s’animât & qu’un accent plus vif vînt se présenter, cet accent devenoit comme le sifflement d’une clef & il avoit toute la peine du monde à reprendre sa basse.