Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/194

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Avec la figure que je viens de peindre & qui n’est point chargée, M. Simon étoit galant, grand conteur de fleurettes & poussoit jusqu’à la coquetterie le soin de son ajustement. Comme il cherchoit à prendre ses avantages, il donnoit volontiers ses audiences du matin dans son lit ; car quand on voyoit sur l’oreiller une belle tête, personne n’alloit s’imaginer que c’étoit là tout. Cela donnoit lieu quelquefois à des scenes dont je suis sûr que tout Annecy se souvient encore.

Un matin qu’il attendoit dans ce lit ou plutôt sur ce lit les plaideurs, en belle coiffe de nuit bien fine & bien blanche, ornée de deux grosses bouffettes de ruban couleur de rose, un paysan arrive, heurte à la porte. La servante étoit sortie. M. le Juge-Mage entendant redoubler, crie, entrez : & cela, comme dit un peu trop fort, partit de sa voix aigue. L’homme entre, il cherche d’où vient cette voix de femme, & voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir en faisant à Madame de grandes excuses. M. Simon se fâche & n’en crie que plus clair. Le paysan, confirmé dans son idée & se croyant insulté, lui chante pouille, lui dit qu’apparemment elle n’est qu’une coureuse & que M. le Juge-Mage ne donne gueres bon exemple chez lui. Le Juge-Mage furieux & n’ayant pour toute arme que son pot-de-chambre, alloit le jetter à la tête de ce pauvre homme, quand sa gouvernante arriva.

Ce petit nain si disgracié dans son corps par la nature, en avoit été dédommagé du côté de l’esprit : il l’avoit naturellement agréable & il avoit pris soin de l’orner. Quoiqu’il fût à ce qu’on disoit, assez bon Jurisconsulte, il n’aimoit pas son