Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/215

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que je n’osai lui rendre à la lettre. Voilà la seule fois de ma vie que j’aye parlé en public & devant un souverain & la seule fois aussi peut-être que j’ai parlé hardiment & bien. Quelle différence dans les dispositions du même homme ! Il y a trois ans qu’étant allé voir à Yverdun mon vieux ami M. Roguin, je reçus une députation pour me remercier de quelques livres que j’avois donnés à la bibliotheque de cette ville. Les Suisses sont grands harangueurs ; ces Messieurs me haranguerent. Je me crus obligé de répondre ; mais je m’embarrassai tellement dans ma réponse & ma tête se brouilla si bien que je restai court & me fis moquer de moi. Quoique timide naturellement, j’ai été hardi quelquefois dans ma jeunesse, jamais dans mon âge avancé. Plus j’ai vu le monde, moins j’ai pu me faire à son ton.

Partis de Berne nous allâmes à Soleure ; car le dessein de l’Archimandrite étoit de reprendre la route d’Allemagne & de s’en retourner par la Hongrie ou par la Pologne, ce qui faisoit une route immense ; mais comme chemin faisant sa bourse s’emplissoit plus qu’elle ne se vidoit, il craignoit peu les détours. Pour moi qui me plaisois presque autant à cheval qu’à pied, je n’aurois pas mieux demandé que de voyager ainsi toute ma vie : mais il étoit écrit que je n’irois pas si loin.

La premiere chose que nous fîmes arrivant à Soleure, fut d’aller saluer M. l’Ambassadeur de France. Malheureusement pour mon Evêque cet Ambassadeur étoit le Marquis de Bonac qui avoit été Ambassadeur à la Porte & qui devoit être au fait de tout ce qui regardoit le St. Sépulcre. l’Archimandrite eut une audience d’un quart d’heure où je ne fus pas admis,