Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/226

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m’offrit du lait écrémé & de gros pain d’orge, en me disant que c’étoit tout ce qu’il avoit. Je buvois ce lait avec délices & je mangeois ce pain, paille & tout ; mais cela n’étoit pas fort restaurant pour un homme épuisé de fatigue. Ce paysan qui m’examinoit jugea de la vérité de mon histoire par celle de mon appétit. Tout de suite après m’avoir dit qu’il voyoit bien*

[*Apparemment je n’avois pas encore alors la physionomie qu’on m’a don, née depuis dans mes portraits.] que j’étois un bon jeune honnête homme qui n’étois pas là pour le vendre, il ouvrit une petite trappe à côté de sa cuisine, descendit & revint un moment après avec un bon pain bis de pur froment, un jambon très-appétissant quoiqu’entamé & une bouteille de vin dont l’aspect me réjouit le cœur plus que tout le reste. On joignit à cela une omelette assez épaisse & je fis un dîné tel qu’autre qu’un piéton n’en connut jamais. Quand ce vint à payer, voilà son inquiétude & ses craintes qui le reprennent ; il ne vouloit point de mon argent, il le repoussoit avec un trouble extraordinaire, & ce qu’il y avoit de plaisant étoit que je ne pouvois imaginer de quoi il avoit peur. Enfin il prononça en frémissant ces mots terribles de commis & de rats-de-cave. Il me fit entendre qu’il cachoit son vin à cause des aides, qu’il cachoit son pain à cause de la taille & qu’il seroit un homme perdu si l’on pouvoit se douter qu’il ne mourût pas de faim. Tout ce qu’il me dit à ce sujet & dont je n’avois pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s’effacera jamais. Ce fut-là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu’éprouve le malheureux