Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/232

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après je reçus des nouvelles de Maman qui étoit à Chambéri & de l’argent pour l’aller joindre, ce que je fis avec transport. Depuis lors mes finances ont souvent été fort courtes ; mais jamais assez pour être obligé de jeûner. Je marque cette époque avec un cœur sensible aux soins de la Providence. C’est la derniere fois de ma vie que j’ai senti la misere & la faim.

Je restai à Lyon sept ou huit jours encore pour attendre les commissions dont Maman avoit chargé Mlle. du Châtelet, que je vis durant ce tems-là plus assiduement qu’auparavant, ayant le plaisir de parler avec elle de son amie & n’étant plus distrait par ces cruels retours sur ma situation qui me forçoient de la cacher. Mlle. du Châtelet n’étoit ni jeune ni jolie, mais elle ne manquoit pas de grâce ; elle étoit liante & familiere & son esprit donnoit du prix à cette familiarité. Elle avoit ce goût de morale observatrice qui porte à étudier les hommes, & c’est d’elle en premiere origine que ce même goût m’est venu. Elle aimoit les romans de le Sage & particulierement Gil Blas ; elle m’en parla, me le prêta, je le lus avec plaisir ; mais je n’étois pas mûr encore pour ces sortes de lectures : il me falloit des romans à grands sentimens. Je passois ainsi mon tems à la grille de Mlle. du Châtelet avec autant de plaisir que de profit, & il est certain que les entretiens intéressans & sensés d’une femme de mérite sont plus propres à former un jeune homme que toute la pédantesque philosophie des livres. Je fis connoissance aux Chasottes avec d’autres pensionnaires & de leurs amies ; entre autres avec une jeune personne de quatorze ans, appelée Mlle. Serre, à laquelle je ne fis pas alors une grande attention ; mais dont je me passionnai huit