Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/248

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de s’entre-déclarer la guerre : le roi de Sardaigne étoit entré dans la querelle & l’armée Françoise filoit en Piémont pour entrer dans le Milanois. Il en passa une colonne par Chambéri & entr’autres le régiment de Champagne dont étoit colonel M. le duc de la Trimouille, auquel je fus présenté, qui me promit beaucoup de choses & qui sûrement n’a jamais repensé à moi. Notre petit jardin étoit précisément au haut du faubourg par lequel entroient les troupes, de sorte que je me rassasiois du plaisir d’aller les voir passer & je me passionnois pour le succès de cette guerre, comme s’il m’eût beaucoup intéressé. Jusque-là je ne m’étois pas encore avisé de songer aux affaires publiques & je me mis à lire les gazettes pour la premiere fois, mais avec une telle partialité pour la France que le cœur me battoit de joie à ses moindres avantages & que ses revers m’affligeoient comme s’ils fussent tombés sur moi. Si cette folie n’eût été que passagere, je ne daignerois pas en parler ; mais elle s’est tellement enracinée dans mon cœur sans aucune raison, que lorsque j’ai fait dans la suite à Paris l’anti-despote & le fier républicain, je sentois en dépit de moi-même une prédilection secrete pour cette même nation que je trouvois servile & pour ce gouvernement que j’affectois de fronder. Ce qu’il y avoit de plaisant étoit qu’ayant honte d’un penchant si contraire à mes maximes, je n’osois l’avouer à personne & je raillois les François de leurs défaites, tandis que le cœur m’en saignoit plus qu’à eux. Je suis sûrement le seul qui vivant chez une nation qui le traitoit bien & qu’il adoroit, se soit fait chez elle un faux air de la dédaigner. Enfin ce penchant s’est trouvé si désintéressé