Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/257

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je suis délivré des motifs peu sensés qui m’ont entraîné.

Voilà presque l’unique fois qu’en n’écoutant que mes penchans, je n’ai pas vu tromper mon attente. L’accueil aisé, l’esprit liant, l’humeur facile des habitans du pays me rendit le commerce du monde aimable ; & le goût que j’y pris alors m’a bien prouvé que si je n’aime pas à vivre parmi les hommes, c’est moins ma faute que la leur.

C’est dommage que les Savoyards ne soient pas riches, ou peut-être seroit-ce dommage qu’ils le fussent ; car tels qu’ils sont c’est le meilleur & le plus sociable peuple que je connoisse. S’il est une petite ville au monde où l’on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable & sûr, c’est Chambéri. La noblesse de la province qui s’y rassemble, n’a que ce qu’il faut de bien pour vivre, elle n’en a pas assez pour parvenir, ne pouvant se livrer à l’ambition elle suit par nécessité le conseil de Cynéas. Elle dévoue sa jeunesse à l’état militaire, puis revient vieillir paisiblement chez soi. L’honneur & la raison président à ce partage. Les femmes sont belles & pourroient se passer de l’être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté & même y suppléer. Il est singulier qu’appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes filles, je ne me rappelle pas d’en avoir vu à Chambéri une seule qui ne fût pas charmante. On dira que j’étois disposé à les trouver telles & l’on peut avoir raison ; mais je n’avois pas besoin d’y mettre du mien pour cela. Je ne puis en vérité me rappeller sans plaisir le souvenir de mes jeunes écolieres. Que ne puis-je en nommant ici les plus aimables, les rappeller de même & moi avec elles, à l’âge heureux où nous étions, lors des momens aussi doux qu’innocens que j’ai passés