Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/265

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


trop lentement à son gré. Quand on veut le rendre attentif, il ne faut pas se laisser pénétrer d’avance & c’est en quoi Maman fut mal-adroite. Par une singularité qui tenoit à son esprit systématique, elle prit la précaution ait vaine de faire ses conditions ; mais si-tôt que j’en vis le prix, je ne les écoutai pas même & je me dépêchai de consentir à tout. Je doute même qu’en pareil cas il y ait sur la terre entiere un homme assez franc ou assez courageux pour oser marchander & une seule femme qui pût pardonner de l’avoir fait. Par suite de la même bizarrerie elle mit à cet accord les formalités les plus graves & me donna pour y penser huit jours dont je l’assurai faussement que je n’avois pas besoin : car pour comble de singularité je fus ait aise de les avoir, tant la nouveauté de ces idées m’avoit frappé & tant je sentois un bouleversement dans les miennes, qui me demandoit du tems pour les arranger !

On croira que ces huit jours me durerent huit siecles. Tout au contraire, j’aurois voulu qu’ils les eussent durés en effet. Je ne sais comment décrire l’état où je me trouvois, plein d’un certain effroi mêlé d’impatience, redoutant ce que je désirois, jusqu’à chercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque honnête moyen d’éviter d’être heureux. Qu’on se représente mon tempérament ardent & lascif, mon sang enflammé, mon cœur enivré d’amour, ma vigueur, ma santé, mon âge ; qu’on pense que dans cet état, altéré de la soif des femmes je n’avois encore approché d’aucune, que l’imagination, le besoin, la vanité, la curiosité se réunissoient pour me dévorer de l’ardent desir d’être homme &