Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/267

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court trajet qui me séparoit d’elle. Comment, par quel prodige dans la fleur de ma jeunesse eus-je si peu d’empressement pour la premiere jouissance ? Comment pus-je en voir approcher l’heure avec plus de peine que de plaisir ? Comment au lieu des délices qui devoient m’enivrer, sentois-je presque de la répugnance & des craintes ? Il n’y a point à douter que si j’avois pu me dérober à mon bonheur avec bienséance, je ne l’eusse fait de tout mon cœur. J’ai promis des bizarreries dans l’histoire de mon attachement pour elle ! En voilà sûrement une à laquelle on ne s’attendoit pas.

Le lecteur déjà révolté juge qu’étant possédée par un autre homme elle se dégradoit à mes yeux en se partageant & qu’un sentiment de mésestime attiédissoit ceux qu’elle m’avoit inspirés ; il se trompe. Ce partage, il est vrai, me faisoit une cruelle peine, tant par une délicatesse fort naturelle, que parce qu’en effet je le trouvois peu digne d’elle & de moi ; mais quant à mes sentimens pour elle il ne les altéroit point & je peux jurer que jamais je ne l’aimai plus tendrement que quand je désirois si peu la posséder. Je connoissois trop son cœur chaste & son tempérament de glace, pour croire un moment que le plaisir des sens eût aucune part à cet abandon d’elle-même : j’étois parfaitement sûr que le seul soin de m’arracher à des dangers autrement presqu’inévitables & de me conserver tout entier à moi & à mes devoirs, lui en faisoit enfreindre un qu’elle ne regardoit pas du même œil que les autres femmes, comme il sera dit ci-après. Je la plaignois & je me plaignois. J’aurois voulu lui dire ; non Maman, il n’est pas nécessaire ; je vous réponds de moi sans cela : mais je n’osois ;