Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/273

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à mon profit ses confidences plus que je n’avois fait ses leçons. Quand on sent vraiment que le cœur parle, le nôtre s’ouvre pour recevoir ses épanchemens & jamais toute la morale d’un pédagogue ne vaudra le bavardage affectueux & tendre d’une femme sensée pour qui l’on a de l’attachement.

L’intimité dans laquelle je vivois avec elle, l’ayant mise à portée de m’apprécier plus avantageusement qu’elle n’avoit fait, elle jugea que malgré mon air gauche je valois la peine d’être cultivé pour le monde & que si je m’y montrois un jour sur un certain pied, je serois en état d’y faire mon chemin. Sur cette idée elle s’attachoit, non-seulement à former mon jugement, mais mon extérieur, mes manieres, à me rendre aimable autant qu’estimable & s’il est vrai qu’on puisse allier les succès dans le monde avec la vertu, ce que pour moi je ne crois pas, je suis sûr au moins qu’il n’y a pour cela d’autre route que celle qu’elle avoit prise & qu’elle vouloit m’enseigner. Car Madame de Warens connoissoit les hommes & savoit supérieurement l’art de traiter avec eux sans mensonge & sans imprudence, sans les tromper & sans les fâcher. Mais cet art étoit dans son caractere bien plus que dans ses leçons, elle savoit mieux le mettre en pratique que l’enseigner & j’étois l’homme du monde le moins propre à l’apprendre. Aussi tout ce qu’elle fit à cet égard, fut-il, peu s’en faut, peine perdue, de même que le soin qu’elle prit de me donner des maîtres pour la danse & pour les armes. Quoique leste & bien pris dans ma taille, je ne pus apprendre à danser un menuet. J’avois tellement pris à cause de mes cors