Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/274

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l’habitude de marcher du talon que Roche ne put me la faire perdre & jamais avec l’air assez ingambe je n’ai pu sauter un médiocre fossé. Ce fut encore pis à la salle d’armes. Après trois mois de leçon je tirois encore à la muraille, hors d’état de faire assaut & jamais je n’eus le poignet assez souple ou le bras assez ferme pour retenir mon fleuret quand il plaisoit au maître de me le faire sauter. Ajoutez que j’avois un dégoût mortel pour cet exercice & pour le maître qui tâchoit de me l’enseigner. Je n’aurois jamais cru qu’on pût être si fier de l’art de tuer un homme. Pour mettre son vaste génie à ma portée, il ne s’exprimoit que par des comparaisons tirées de la musique qu’il ne savoit point. Il trouvoit des analogies frappantes entre les bottes de tierce & de quarte & les intervalles musicaux du même nom. Quand il vouloit faire une feinte il me disoit de prendre garde à ce diese, parce qu’anciennement les dieses s’appelloient des feintes : quand il m’avoit fait sauter de la main mon fleuret, il disoit en ricanant que c’étoit une pause. Enfin je ne vis de ma vie un pédant plus insupportable que ce pauvre homme, avec son plumet & son plastron.

Je fis donc peu de progrès dans mes exercices que je quittai bientôt par pur dégoût ; mais j’en fis davantage dans un art plus utile, celui d’être content de mon sort & de n’en pas désirer un plus brillant, pour lequel je commençois à sentir que je n’étois pas né. Livré tout entier au desir de rendre à Maman la vie heureuse, je me plaisois toujours plus auprès d’elle & quand il falloit m’en éloigner pour courir en ville, malgré ma passion pour la musique, je commençois à sentir la gêne de mes leçons.