Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/279

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l’avoir satisfait lui demande à son tour s’il y a quelque chose pour son service. Rien, rien, dit Grossi, sinon que je veux m’aller mettre à une fenêtre sur votre passage, pour avoir le plaisir de voir passer un âne à cheval. Il étoit aussi avare que riche & dur. Un de ses amis lui voulut un jour emprunter de l’argent avec de bonnes sûretés. Mon ami, lui dit-il en lui serrant le bras & grinçant les dents ; quand St. Pierre descendroit du Ciel pour m’emprunter dix pistoles & qu’il me donneroit la Trinité pour caution, je ne les lui prêterois pas. Un jour invité à dîner chez M. le Comte Picon Gouverneur de Savoye & très-dévot, il arrive avant l’heure & S. E. alors occupée à dire le rosaire, lui en propose l’amusement. Ne sachant trop que répondre, il fait une grimace affreuse & se met à genoux. Mais à peine avoit-il récité deux Ave, que n’y pouvant plus tenir, il se leve brusquement, prend sa canne & s’en va sans mot dire. Le Comte Picon court après lui & lui crie : M. Grossi, M. Grossi restez donc ; vous avez là-bas à la broche une excellente bartavelle ! M. le Comte ! lui répond l’autre en se retournant, vous me donneriez un ange rôti que je ne resterois pas. Voilà quel étoit M. le Proto-médecin Grossi, que Maman entreprit & vint à bout d’apprivoiser. Quoique extrêmement occupé il s’accoutuma à venir très-souvent chez elle, prit Anet en amitié, marqua faire cas de ses connoissances, en parloit avec estime & ce qu’on n’auroit pas attendu d’un pareil ours, affectoit de le traiter avec considération pour effacer les impressions du passé. Car quoique Anet ne fût plus sur le pied d’un domestique, on savoit qu’il l’avoit été & il ne falloit pas moins que l’exemple & l’autorité