Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/282

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sa censure & se contenoit davantage dans ses dissipations. Ce n’étoit pas assez pour elle de son attachement, elle vouloit conserver son estime & elle redoutoit le juste reproche qu’il osoit quelquefois lui faire, qu’elle prodiguoit le bien d’autrui autant que le sien. Je pensois comme lui, je le disois même ; mais je n’avois pas le même ascendant sur elle & mes discours n’en imposoient pas comme les siens. Quand il ne fut plus, je fus bien forcé de prendre sa place, pour laquelle j’avois aussi peu d’aptitude que de goût ; je la remplis mal. J’étois peu soigneux, j’étois fort timide, tout en grondant à-part-moi, je laissois tout aller comme il alloit. D’ailleurs j’avois bien obtenu la même confiance, mais non pas la même autorité. Je voyois le désordre, j’en gémissois, je m’en plaignois & je n’étois pas écouté. J’étois trop jeune & trop vif pour avoir le droit d’être raisonnable & quand je voulois me mêler de faire le censeur, Maman me donnoit de petits soufflets de caresses, m’appelloit son petit mentor & me forçoit à reprendre le rôle qui me convenoit.

Le sentiment profond de la détresse où ses dépenses peu mesurées devoient nécessairement la jetter tôt ou tard, me fit une impression d’autant plus forte, qu’étant devenu l’inspecteur de sa maison, je jugeois par moi-même de l’inégalité de la balance entre le doit & l’avoir. Je date de cette époque le penchant à l’avarice que je me suis toujours senti depuis ce tems-là. Je n’ai jamais été follement prodigue que par bourasques ; mais jusqu’alors je ne m’étois jamais beaucoup inquiété si j’avois peu ou beaucoup d’argent. Je commençai à faire cette attention & à prendre du souci de ma bourse. Je