Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/290

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


soit je fus sensible à l’honnête soin qu’il prit d’effacer dans l’esprit des autres & dans le mien la petite honte que j’avois eue ; & douze ou quinze ans après me rencontrant avec lui dans diverses maisons de Paris, je fus tenté plusieurs fois de lui rappeller cette anecdote & de lui montrer que j’en gardois le souvenir. Mais il avoit perdu les yeux depuis ce tems-là. Je craignis de renouveler ses regrets en lui rappelant l’usage qu’il en avoit su faire & je me tus.

Je touche au moment qui commence à lier mon existence passée avec la présente. Quelques amitiés de ce tems-là prolongées jusqu’à celui-ci me sont devenues bien précieuses. Elles m’ont souvent fait regretter cette heureuse obscurité où ceux qui se disoient mes amis l’étoient & m’aimoient pour moi, par pure bienveillance, non par la vanité d’avoir des liaisons avec un homme connu, ou par le desir secret de trouver ainsi plus d’occasions de lui nuire. C’est d’ici que je date ma premiere connoissance avec mon vieux ami Gauffecourt qui m’est toujours resté, malgré les efforts qu’on a faits pour me l’ôter. Toujours resté ! non. Hélas ! je viens de le perdre. Mais il n’a cessé de m’aimer qu’en cessant de vivre & notre amitié n’a fini qu’avec lui. M. de Gauffecourt étoit un des hommes les plus aimables qui oient existé. Il étoit impossible de le voir sans l’aimer & de vivre avec lui sans s’y attacher tout-à-fait. Je n’ai vu de ma vie une physionomie plus ouverte, plus caressante, qui eût plus de sérénité, qui marquât plus de sentiment & d’esprit, qui inspirât plus de confiance. Quelque réservé qu’on pût être on ne pouvoit dés la premiere vue se défendre d’être aussi familier